“Ariane à Naxos” ou la confusion des genres. Les audaces de Richard Strauss revisitées par Jérémie Rhorer et Katie Mitchel, au Théâtre des Champs Elysées.

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29-03-2019 par Marie-Madeleine Rey

Sublimer la rencontre des disciplines, des univers… de tout temps un immense défi ! Accorder voix chantée et parlée… un exercice de funambule. Cet opéra de Richard Strauss en langue allemande, surtitré en français et anglais, porté par de divines voix, peuple à nouveau la scène et tente de relever le défi.

Oeuvre atypique et originale de deux géants, Richard Strauss (1864- 1949) et Hugo von Hofmannsthal (1847-1929), Ariane à Naxos - lors de sa première version donnée en 1912 - n’a pas trouvé son public. Remodelée, elle a renoué avec le succès en 1916 à l’Opéra de Vienne.

Sous prétexte de l’organisation d’une représentation d’un opéra (Ariane à Naxos) et d’un divertissement dans le style Commedia dell’arte, Strauss et son librettiste font se confronter le «parlé» et le «chanté». Les deux troupes rivalisent en débats esthétiques et lazzi amoureux qui viennent sans cesse pimenter les préparatifs puis la représentation de l’opéra.

La confusion des genres est le prétexte de cette création. Le tragique, le comique, le parlé, le chanté, le travesti, le sérieux, la prima donna, la suivante (Zerbinette), les attitudes nobles et ironiques. Tout se confond, se juxtapose.

Katie Mitchell a réussi cette fusion dans le Prologue : à peine le rideau est-il levé que des figurants courent dans tous les sens et créent les conditions de la scène à venir. Déménagements, mise en place de l’île déserte qui servira à l’acte qui suit, dispersion de sable sur le parquet de la riche demeure du commanditaire de cette soirée, arrivée fracassante des comédiens qui accompagnent la Zerbinette ou encore mise en place des portants pour les costumes.
Les portes s’ouvrent et se ferment, les essais de lumière sont réalisés, les premiers conflits naissent entre les deux troupes. Pas de quoi s’ennuyer avec cette valse incessante.
Les chanteurs et comédiens s’y amusent beaucoup et nous avec eux. D’autant que le livret est truffé d’allusions ironiques, parfois perfides, mais toujours délicieuses. Chaque personnage est présent et tente de prendre le dessus. Quelques moments un peu plus calmes avec les « inspirations » du compositeur. Sommes-nous dans un théâtre de boulevard ?

Tout change avec la représentation d’Ariane à Naxos dans laquelle doit se glisser la comédie italienne. Le temps semble s’arrêter lorsqu’ Ariane se lamente en nous plongeant dans des abîmes de douleur. La musique, sublime, en devient extatique. Quel contraste ! Les comédiens italiens font ce qu’ils peuvent pour dérider la malheureuse Ariane. Mais, la «mayonnaise», ordonnée par le riche commanditaire, ne prend pas. Zerbinette le dit elle-même : «Nous ne parlons pas le même langage». Les efforts de ses comparses restent vains. C’est aux deux rôles (parlés) du commanditaire et de son épouse - ajoutés par le metteur en scène puis effacés dans la version de 1916 - de faire le lien avec le Prologue en gardant le côté comique et ironique dans cette partie de l’ouvrage.


Les voix sont  magnifiques : Ariane (Camilla Nylund) au phrasé impeccable, exprimant sa détresse, sa solitude, son angoisse. Bacchus  (Roberto Saccà), à la voix ample et belle, mais mal servie par la scénographie. Le Compositeur (Kate Lindsey) touchant par son incompréhension face à ce qui lui demandé, naïf dans les corrections qu’il souhaite ajouter à sa partition. Zerbinette (Olga Pudova) virevoltant des uns aux autres, se mettant en colère, jouant au maximum la carte du comique, mais sa tristesse est palpable face à ce mur opaque dressé en face d’elle. Ses compagnons, tous alertes et comiques à souhait s’en sortent parfaitement. Le maître de ballet (Marcel Beekman), le maître de musique (Jean-Sébastien Bou) ou le majordome (Maik Solbach) sont parfaits dans leurs rôles respectifs. Une mention est à faire pour les trois Naïades qui accompagnent Ariane : un délicieux trio de voix suaves et douces dont le trio «Töne, töne, süsse Stimme» nous a enchantés.

Jérémie Rhorer à la direction de l’orchestre de chambre de Paris fait du mieux qu’il peut pour soutenir ces voix magnifiques. En ce soir de première en ce lieu, il nous a semblé que les instrumentistes étaient un peu timides. La musique de Strauss nous emporte parfois dans des moments de sublime, trop vite effacés. On aimerait qu’ils durent plus longtemps pour apprécier la finesse de l’orchestration.

Confusion des genres sans doute ou plutôt juxtaposition de tous les genres tendant vers l'unité des genres,voici l’impression donnée à l’issue du spectacle qu’il nous a été donné à voir et à entendre.

L’oeil de l’équipe

Littérature
Hugo von Hofmannsthal : écrivain, librettiste, complice de Richard Strauss
Collaboration fructueuse entre les deux artistes.
Passage du texte à un livret.
Travail de collaboration très scrupuleux.
Ariane à Naxos : sujet mythologique.
Rappel histoire. Adaptation ici.
La Commedia dell’arte.
Les personnages de Commedia dell’arte : Zerbinette, Arlequin, Trufaldino, Brighella, Pantalone. Histoire, origines, utilisation ensuite (Molière, Marivaux, Dario Fo …)
Mélange des genres : juxtaposition ou affrontement ?

Arts
Mythologie : Ariane abandonnée sur l’île de Dia (Naxos)
Représentations picturales Fresques à Pompeï, Le Titien, Vigée-Lebrun, Daumier, Delacroix, Gros, De La Fosse, Regnault …

Education musicale
Richard Strauss:  le compositeur.
Son style, son esthétique. Aime particulièrement le XVIIIème siècle.
Les relations avec ses librettistes.
Les genres opéra seria et opéra buffa.
Les querelles : «prima la musica, prima la parole ?»
Le rôle de travesti du compositeur : autres rôles de travestis dans la musique et dans celle de Strauss.

Captation de la production d’Aix en Provence en juillet 2018, visible jusqu’au 10 juillet 2019.
https://www.arte.tv/fr/videos/083697-000-A/ariane-a-naxos-de-strauss-au-festival-d-aix-en-provence/
 

***

Une heure avec …
(impressions de la rencontre du 13 mars 2019)

Le Théâtre des Champs Elysées propose une rencontre autour de la production lyrique à venir. Celle-ci a eu lieu quelques jours avant la première représentation avec Cyrille Gouyette (Musée du Louvre) et Alain Perroux (Directeur du Festival d’Aix). Rencontre passionnante autour de la confusion des genres en peinture et en musique.
Une belle approche de ce qui nous est donné à voir.
Comment les peintres (Poussin, Fragonard ou Boucher par exemple) ont tous créé pour la peinture d’Histoire afin de se faire admettre à l’Académie en tant que peintre d’Histoire mais ont tous créé aussi dans des genres différents.
Parallèle à faire avec la musique : mélange seria et buffa, rôle travesti, le comique et le tragique dans les opéras de Mozart (par exemple).
Et bien entendu chez Strauss et en particulier dans cette œuvre Ariane à Naxos.

 

***

Ariane à Naxos
Ariadne auf Naxos

de Richard Strauss
Opéra chanté en allemand, surtitré en français et en anglais

Durée du spectacle
1ère partie : 45mn environ - Entracte : 25mn - 2e partie : 1h25 environ

© Pascal Victor – Artcompress
 

DISTRIBUTION
Jérémie Rhorer direction 
Katie Mitchell mise en scène 
Heather Fairbairn reprise de la mise en scène
Martin Crimp dramaturgie 
Joseph W. Alford responsable des mouvements 
Chloe Lamford décors 
Sarah Blenkinsop costumes 
James Farncombe lumières

Camilla Nylund Ariane 
Roberto Saccà Bacchus 
Kate Lindsey Le compositeur 
Olga Pudova Zerbinette 
Huw Montague-Rendall Arlequin 
Jonathan Abernethy Brighella 
Emilio Pons Scaramouche 
David Shipley Truffaldin 
Beate Mordal Naïade 
Lucie Roche Dryade 
Elena Galitskaya Echo 
Jean-Sébastien Bou Un maître de musique 
Marcel Beekman Un maître de ballet 
Petter Moen Un officier 
Jean-Christophe Lanièce Un perruquier 
Maik Solbach Un majordome 
Guilhem Worms Un laquais
Rainer Sievert, Anna Daria Fontane comédiens
Orchestre de chambre de Paris
*Ancien.nes artistes de l’Académie

Nouvelle production du Festival d’Aix-en-Provence
En coproduction avec Théâtre des Champs-Élysées, Théâtres de la Ville de Luxembourg, Opéra national de Finlande

Présentée en ouverture de la 70e édition du Festival d'Aix en juillet 2018
Jusqu’au 30 mars 2019 au Théâtre des Champs Elysées.

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