Avignon IN - "Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète" : l'odyssée des réfugiés superbe et déchirant de Gurshad Shaheman

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13-07-2018 par Brigitte Gornet

Pendant le Festival d'Avignon. Le récit des odyssées de réfugiés donne naissance ici à une sorte d’ovni théâtral en forme de « Stand Up » démultiplié qui rompt avec les codes dramatiques mais devient, grâce aux choix scénographiques et dramaturgiques, un long poème tragique.

Gurshad Shaheman, homme de théâtre franco-iranien, s’est posé la question du « théâtre » avec sa trilogie en solo (Touch me, Taste me et Trade me), sorte d’autobiographie en forme de performance où il rompt déjà avec les codes du théâtre.

Avec Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète, il poursuit son questionnement sur le théâtre mais il apporte aussi une réponse à la question que se sont posée Guy Alloucherie et Nadège Prugnard avec leur spectacle No Border à propos de la représentation des témoignages de réfugiés : «  Comment trouver la forme poétique qui parle de tout cela ? »

Gurshad Shaheman tente de briser l’indifférence vis à vis de ces êtres humains en faisant entendre les paroles des réfugiés de Calais. Il a rencontré là-bas des associations, des personnes qui ont témoigné de leur histoire et de leurs déplacements. Son choix s’est porté essentiellement sur les gens de la communauté LGBT et des artistes. Tous ont dû quitter leur maison, leur village, leur pays pour échapper aux tortures et à la mort. Tous ont connu le voyage semé de périls, les passeurs, la traversée de la Méditerranée. Tous ont souffert dans leur corps et leur âme et tous ont vécu et vivent des histoires d’amour très belles et douloureuses. Gurshad Shaheman a sélectionné ces histoires, ces témoignages et les a donnés à dire à 14 comédiennes et comédiens sous le regard de 4 témoins muets présents sur scène.

Quand le spectacle commence, c’est le  noir complet. S’élève alors une voix et on perçoit une lueur qui petit à petit s’intensifie et fait apparaître le visage de celui qui nous parle. Chacun leur tour, ces hommes et ces femmes,  comme échoués sur une plage de sable noir, nous livrent les raisons de leur exil. Leurs voix se superposent, se succèdent, s’éteignent, sont couvertes par la musique, surgissent à nouveau pour nous dire l’horreur, l’atrocité des traitements subis dans leur pays, dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Ils nous parlent… des raisons de leur fuite : genre, religions, politique, de la traversée de la Méditerranée, des passeurs, des noyades, des sauveteurs, des attentes interminables, des souffrances physiques, psychiques.

Et tous, nous disent leur soif d’amour, de sympathie, d’empathie, leur douleur de n’être pas acceptés par leur famille, leur père, leur mère, leur espoir d’une vie différente.
Chaque comédien, chaque comédienne qui prend en charge cette parole authentique est posé(e) sur le plateau, tient un micro dans la main, est muni(e) d’une lampe qui lui permet de s’éclairer et se tient soit debout, soit assis(e), soit allongé(e) sur le sol. Ils parlent alternativement, seuls ou à l’unisson comme dans un chant choral. Ils  se tournent vers nous ou non. Ils bougent le moins possible et nous offrent ces témoignages bouleversants. Il n’y a pas de jeu. Les entrées et les sorties de personnages se font grâce aux lampes qui s’allument et s’éteignent.  Il n’y a pas de fiction. Et pourtant nous sommes au théâtre.

Des comédiens disent des paroles qui ne sont pas d’eux mais ces paroles sont des témoignages vivants. La présence sur scène de quatre « témoins » renforce l’effet véridique de ce documentaire théâtral. L’installation scénique, le chant qui s’élève et nous submerge, les visages, les corps de ces êtres à la fois si proches et si loin de nous font de ce spectacle un poème lyrique et offrent au spectateur la distance suffisante pour entendre ces micro - récits bouleversants. Les paroles de ces femmes et de ces hommes condamnés à tout quitter pour se sauver, dits simplement, respectueusement par des comédiens, forment un récit de douleur et d’amour, une sorte de conte qui touche au tragique. Gurshad Shaheman réussit à rendre les réfugiés sublimes.  Nous sortons de cette expérience théâtrale, touchés, émus, voire dévastés.

Ces textes-témoignages pouvaient-il être dits autrement ?

 

L’oeil de l’équipe

Mise en garde : certains témoignages sont très crus et peuvent être difficiles à entendre tant ils sont douloureux. Ils pourraient donc heurter la sensibilité de certains élèves. Nous assumons cependant totalement de placer cette pièce dans celles que nous recommandons. Nous pensons qu'il est nécessaire que la jeunesse entende aussi ce type de témoignage et qu'elle ait conscience d'une actualité qui va parfois bien au-delà de nos valeurs démocratiques.

E.M.C. : on pourra travailler notamment sur les « Valeurs : la morale enseignée à l'école est une morale civique en lien étroit avec les principes et les valeurs de la citoyenneté républicaine et démocratique. Ces valeurs sont la liberté, l'égalité, la fraternité, la laïcité, la solidarité, l'esprit de justice, le respect et l'absence de toutes formes de discriminations. » ( I.O.)

Histoire : les migrations dans l’histoire, la colonisation, l’histoire des religions, les différentes cultures.

Français : rôle de la littérature dans la dénonciation des injustices et des crimes contre l’humanité : Montaigne, Des cannibales,  les philosophes des Lumières, Montesquieu «  De l’esclavage des nègres », les écrivains engagés, les poètes de la négritude…

Théâtre : origines, histoire, évolutions à travers les siècles, les règles, les dramaturges qui désobéissent aux règles, qu’est-ce qu’une écriture théâtrale moderne ? …

Cinéma : films dénonçant le sort des réfugiés, la vie des artistes, des opposants à un régime ou des LGBT dans certains pays. Ex : Philadelphia de Jonathan Demme (1994)

Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète.

Texte et conception : Gurshad Shaheman, artiste associé au Centre dramatique national de Normandie-Rouen. Il est accompagné par le Phénix Scène nationale de Valenciennes dans le cadre du pôle européen de création.
Dramaturgie : Youness Anzane.
Assistanat à la mise en scène : Thomas Rousselot.
Collecte de paroles : Amer Ghadar.
Son : Lucien Gaudon.
Lumière et régie générale: Aline Jobert.
Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy.
Régie Lumières : Jeremy Meysen.
Régie son : Pauline Parneix.
Costumes : Jocelyne Monier.
Crédits photos : © Christophe Raynaud de Lage

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