(Des)illusions réussies au Monfort Théâtre : Hypnotique "Magnetic" de Jérôme Thomas ou le phénomène de l'extase (tout public !)

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13-03-2018 par Sheila Vidal-Louinet

Entre énergie cinétique et expériences visuelles puissantes, il est des spectacles que nous nous estimons chanceux d'avoir vu. Ceux de Jérôme Thomas en font partie. Pourtant ici, ni dramaturgie, ni revendication. Cette dernière création, "Magnétic", est une chorégraphie à 4 corps (féminins) et à objets (du cirque) détournés. Manipulations sur fond sonore expérimental qui ne sont pas sans rappeler les expériences surréalistes, entre rêve et extase, reposant sur la répétition, comme en témoignaient l'exposition "Photographisme" terminée en janvier au Centre Pompidou (Paris 1e). Le spectacle est présenté au Monfort dans le cadre du festival (Des)illusions.

C'est un peu comme une mosaïque d'instantanés allant crescendo que nous offre Jérôme Thomas avec ces quatre jongleuses. Il paraît qu'elles sont le pendant féminin de HIC HOC, pièce emblématique du circassien (pas vue), créée une vingtaine d'années plus tôt. La dialectique science et poésie est ici une gageure. Loin de se contredire (chez Hégel, on ne peut parler de dialectique sans opposer les termes), les deux se fondent et plongent le spectateur dans une sorte de rêve éveillé, beauté poétique hypnotique sur formes géométriques aux moyens de tiges, d'élastiques et de balles qui s'accrochent, se suspendent ou se soulèvent sans trucage, mais où la magie n'en demeure pas moins là. Le jonglage se réinvente, en même temps que le metteur en scène hisse cet art du cirque à un haut rang de contemplation artistique, le plaçant alors dans l'invention d'une forme pure. On parle pourtant bien de cirque, obligeant d'emblée le spectateur à opérer une fois encore un sacré détour dans la définition initiale que l'on donne à cet art. Voilà qui pose Jérôme Thomas en théoricien du genre, plaçant son travail en grand respect lors même qu'il arrive à faire vivre l'extase d'une manière quasi permanente, continue, alors que le phénomène est par nature fugitif et soumis à d'improbables fréquences, en même temps que ses soubresauts... en d'autres termes, une belle manière de prendre son pied.

Cette création fait étrangement écho à l’exposition "Photographisme" qui a eu lieu en janvier au Centre Pompidou et où y étaient exposées les photographies de Klein, Ifert, Zamecznik à leur début lorsqu'ils s'intéressaient à la capture du mouvement et la répétition de motifs géométriques. A l'image de ce spectacle de Jérôme Thomas, outre sa dimension visuelle séduisante, tout l'intérêt repose précisément dans la répétition des mêmes corps, des mêmes mouvements, créant dans cette vision de l'ensemble, une mise en scène ne prenant tout son effet seulement quand l'ensemble fait corps et non dans sa décomposition individuelle.

A l'image des expérimentations menées par les surréalistes, et outre cette spirale allant crescendo et dans laquelle est inéluctablement entraîné le spectateur, l'effet nous fait réfléchir sur les capacités poétiques d'un tel spectacle à travestir ces objets du quotidien : une plaque de polystyrène, des balles suspendues à plusieurs endroits à des cordes, etc.

Tout cela n'est pas sans rappeler Yves Bonnefoy évoquant le travail des surréalistes et leur rapport à l'objet : «Tous les moyens sont bons pour démasquer l’objet et décontenancer l’espace. La poésie à venir sera l’exploitation de ces moyens. Elle libérera l’esprit des paralysies logiques, elle transformera les rapports de l’homme et des objets, elle transformera les rapports de l’homme et de la société que supposent ces objets.»*
La création sonore (son expérimental) de Wilfried Wendling ne pourrait-elle pas être le pendant (plus lent) d'un Steve Reich ("Music for 18 Musicians" - FULL PERFORMANCE with eighth blackbird), où images et sons forment un duo indissociable plongeant ici et là le spectateur dans une profondeur hors champ, répondant aux vœux de son créateur de faire durablement évoluer le rapport entre jonglage et musique.

L’oeil de l’équipe

Au lycée, il serait intéressant pour ce spectacle de faire coïncider une brique pédagogique entre français et sciences physiques, sur un travail autour des surréalistes d'une part, couplé en seconde avec l'étude des différents mouvements (trajectoire circulaire, curviligne, mouvement uniforme ou accéléré.

En première S : champ magnétique (pas de magnétisme ici mais des situations de lévitation.. quelle différence ?). Le polystyrène est soumis à la gravité, mais sa vitesse lui donne une portance comme une aile d'avion qui lui permet de "voler" d'une main à l'autre.

En terminale S : mouvement et lois de Newtown en expliquant plus classiquement le mouvement des balles de jonglage par exemple. (Brique à venir d'ailleurs sur notre plateforme).

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Crédit Photo ©Christophe RAYNAUD DE LAGE

MAGNETIC
Création de Jérôme Thomas
Avec  Audrey Decaillon, Chloé Mazet, Nicoletta Battaglia, Gaëlle Cathelineau ou Ria Rehfuss
Musique et vidéo Wilfried Wendling
En collaboration avec Grégory Joubert 
Création lumière Bernard Revel, assisté de Dominique Mercier-Balaz
Création accessoires et costumes  Emmanuelle Grobet
Direction de production Agnès Célérier
Photographie Christophe Raynaud de Lage

Vu lors ​Festival (Des)illusions au Monfort Théâtre
Du 08 au 18 mars 2018.

Tournée 2018 (suite).
13 avril  > Théâtre Le Rive Gauche, Saint-Etienne-du Rouvray dans le cadre de Festival Spring / plate-forme 2 Pôles cirque en Normandie.
04 mai  > Fontenay-en-Scènes, Fontenay-sous-Bois

Renseignements ici

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*Yves Bonnefoy, Melusine n° XXVII*c, « Le surréalisme et la science », éd. L’âge d’homme, 2007, p. 199.

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