Episode 6 ARTCENA-Grands Prix : "Aphrodisia", de Christophe Pellet

  • Lire et faire lire du théâtre contemporain

10-10-2018 par Patricia Chabot

ARTCENA organise et accompagne, au sein de ses différentes missions, les Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique jeunesse. Huit finalistes ont été sélectionnés par un jury, présidé par Marie-Agnès Sevestre. La cérémonie des Grands Prix aura lieu le 15 octobre prochain au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. Voici, notre sixième chronique : "Aphrodisia", de Christophe Pellet, publié aux Editions de l’Arche, en janvier 2017.

C’est dans une langue dépouillée, sans fioriture, qui martèle les mots, que l'auteur et cinéaste, Christophe Pellet, choisit, avec Aphrodisia, de nous donner sa vision du monde. Vision désenchantée, pour ne pas dire désespérée et désespérante. Ce « triptyque », comme il l’appelle, numéroté de façon décroissante, a pour sous-titre « Élégie », forcément. Car c’est de deuil qu’il s’agit, chacun des six personnages disparaissant, d’une manière ou d’une autre au cours de la pièce. Le premier, Nemrod (allusion au personnage biblique ?) tente d’oublier une femme, Yo, au ventre tatoué d’un dynamique « EN AVANT ! », dans les bras de Kléa. Léo, leur fils, réplique de Nemrod, tente de vivre son amour avec Kaspar lorsqu’ un différend surgit : tandis que Léo voudrait rejoindre la nature, Kaspar ne jure que par un monde hyper connecté.

Après leur séparation, Kaspar aura une fille, Lia, avec un couple de femmes, Pauline et Claire, qui n’apparaissent pas à la scène.

Tandis que les personnages vieillissent au cours des pages – parfois très vite, Lia passe de vingt à cinquante ans dans un monologue qui clôt le triptyque,  – Léo disparaît, jusqu’à ce que Kaspar retrouve ses cendres et comprenne qu’il est mort depuis quarante ans. Kléa, sa mère, qui entretenait l’espoir de revoir son fils, meurt alors, à quatre-vingt-huit ans.

Ainsi l’amour, l’homosexuel comme l’hétérosexuel, le filial comme le maternel, est vécu et, d’après Christophe Pellet sauve de la vie mécanique et automatisée de la société post industrielle où fleurit « La génération des tatouages, des colocations, des open spaces, des stagiaires et des femmes voilées. »  (Page 19 de l’Edition de l’Arche).

Pourtant aucune joie, aucun bonheur n’irradient de ces amours, un personnage en remplaçant un autre comme pour simuler une continuité un peu morbide jusqu’à ce que la vie s’arrête pour de bon, avec Lia, qui a décidé de ne pas avoir d’enfant « ça suffit bien comme ça merci. », dit-elle page 61, dans un court épilogue numéroté 0, et au titre barthien « fragments d’un discours ».

Cette osmose devenue symbiose des êtres quasi indifférenciés, est d’ailleurs signalée dès la liste des personnages où Yo et Lia sont liées en une seule et même « Figure A », Kléa étant la « Figure B », Nemrod et Léo la « Figure C », Kaspar la « Figure D ». Ces quatre « Figures » s’exposent dans un second court épilogue au titre prometteur « Ouverture et apaisement », cette fois-ci numéroté 1. Serait-ce le début d’une nouvelle ère amoureuse ? L’espoir est permis, la didascalie liminaire l’indique.

Néanmoins, cette écriture moderne et volontairement dépouillée semble sonner le glas d’un monde humanisé, empathique.

Pensons plutôt que Christophe Pellet se veut le fossoyeur d’un monde du travail robotisé et déshumanisé, en faisant l’éloge d’un amour infécond mais ô combien fertile ! (« le seul amour, le seul véritable amour, n’est pas celui voué à la reproduction de l’espèce. Ô amour inutile et beau !», dit Lia dans sa toute dernière réplique).

L’oeil de l’équipe

Il sera très certainement intéressant de faire lire ce texte à nos grands adolescents afin de les faire réfléchir sur la place de l'amour dans la littérature en même temps que dans notre société, dur reflet d'une ère de plus en plus aux antipodes des rapports charnels et incarnés, guidés par cette société de consommation où les conditions sociales deviennent les impératifs du possible pour construire une relation durable... Voilà un moyen, en E.M.C. comme en philosophie d'aborder des questionnements brûlants de notre monde contemporain.

Il sera intéressant de noter que Aphrodisa a déjà été distingué en 2017 par le Prix du jeune théâtre de l’Académie Française pour Aphrodisia et Christophe Pellet pour l’ensemble de son œuvre.

Pour aller un peu plus loin dans la biographie de Christophe Pellet, vous pouvez vous rendre sur le site de l'Arche Editeur.

***

Le Grand Prix de La Littérature Dramatique a pour vocation d’aider les auteur(e)s dramatiques contemporains en même temps que d’encourager la découverte et leur lecture auprès du public et de notre jeunesse. Dans ce cadre, Qui Veut Le Programme ?, en partenariat avec ARTCENA, publie dans sa rubrique “Lire et faire lire du théâtre” – et jusqu’à l’annonce des deux lauréats – une chronique par finaliste, afin que les enseignants, s’ils le jugent propice, aient toutes possibilités de s’emparer de ces œuvres dans leurs classes.

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