Episode 7 ARTCENA-Grands Prix : “Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ?", de Sylvain Levey

  • Lire et faire lire du théâtre contemporain

11-10-2018 par Brigitte Gornet

ARTCENA organise et accompagne, au sein de ses différentes missions, les Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique jeunesse. Huit finalistes ont été sélectionnés par un jury, présidé par Marie-Agnès Sevestre. La cérémonie des Grands Prix aura lieu le 15 octobre prochain au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique. Voici, notre septième chronique : “Michelle doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ?", de Sylvain Levey, publié aux Éditions théâtrales, coll. Théâtrales jeunesse. 

***

Les tablettes, les smartphones, les tweets, les texto, les sms envahissent notre vie, la rythment, nous accompagnent du lever au coucher, font parfois de nous des êtres déconnectés de la réalité, toujours en quête de « like », d’amis virtuels et incapables de simplement regarder la réalité qui nous entoure, les gens tels qu’ils sont, les lieux que nous fréquentons ou visitons dans leur  authenticité et leur histoire.

A partir d’une histoire vraie, celle d’une adolescente qui a fait un selfie la représentant souriante avec le camp d’Auschwitz en toile de fond, Sylvain Levey écrit pour la scène un texte fait d’un montage-collage de dialogues, de sms, de tweets qui se superposent, concomitants aux dialogues pour raconter le voyage d’une classe d’adolescents et de leurs enseignants à Auschwitz. La liste des personnages de cette pièce est longue, les élèves, les enseignants sont cités mais s’y ajoutent les « pseudo » des protagonistes dont les réflexions, remarques, commentaires virtuels viennent se superposer aux dialogues. Dès le début de la pièce, le lecteur est immergé dans un univers de paroles multiples qui lui donne le vertige et qui lui demande un temps d’adaptation pour arriver à placer les différentes interventions à leur place. Nous assistons, fascinés, à la capacité des personnages à s’adresser mutuellement la parole en direct, tout en tapotant sur leur smartphone pour commenter, envoyer des informations, des nouvelles, poser des questions, régler une question domestique… Les professeurs ne sont pas en reste. Ainsi  la professeure d’histoire est très souvent en lien avec son mari qui lui demande des nouvelles, à qui elle répond brièvement ou par des « émoji »… Cette écriture pour la scène reproduit la manière de communiquer d’aujourd’hui et la voir ainsi couchée noir sur blanc sur une feuille nous fait réaliser à quel point nous nous éparpillons, à quel point nous avons besoin de partager avec ceux qui ne sont pas là alors que nous sommes avec d’autres humains. C’est le premier intérêt de ce texte pour la scène.

Le deuxième intérêt est contenu dans le titre en forme de question : comment une adolescente a-t-elle pu partager un selfie qu’elle a pris en choisissant comme décor le camp d’Auschwitz ? Et surtout, doit-on lui en vouloir ? Qu’est-ce qui motive l’envoi de cette photo où elle sourit sur ses réseaux avec le commentaire « Moi, Michelle, quinze ans, de Amelécourt, sweat rose, sourire devant les baraquements du camp de concentration d’Auschwitz. Selfie. » ? C’est une adolescente comme les autres, si ce n’est que son père est décédé. Mais rien ne peut expliquer ce geste, sauf une habitude de tout montrer sans réfléchir avant de cliquer sur envoi ? L’auteur nous laisse répondre à la question qu’il pose.

Le troisième intérêt de cette pièce est le déferlement de haine que suscite ce partage sur les réseaux. Des messages de plus en plus injurieux, menaçants, violents sont publiés et partagés à tel point que Michelle reste enfermée dans sa chambre, se déconnecte complètement du monde réel et surtout virtuel. Finalement, ce sont les média qui l’aideront à rebondir et à répondre aux attaques puisqu’elle est interviewée dans une émission télévisée.

Voilà une écriture pour la scène qui jongle très habilement avec les différents codes de la communication d’aujourd’hui. Elle mêle les dialogues venant de sources diverses en une sorte d’oratorio qui finalement brouille les messages et renvoie l’individu à sa propre solitude. Les textos et autres messages virtuels pouvant être comparés au chœur antique qui redit ce qui vient de se passer et qui le commente.

Ce texte a été monté pour la première fois le 22 Novembre 2017 à La Maison Du Théâtre, Brest (29). Il sera intéressant de voir les choix de mise en scène d'Antonin

Lebrun vu l'écriture complexe et à plusieurs étages du texte. 

Un extrait significatif :

"02/05/2015 19h00"

Le professeur d’allemand. Arrivée imminente hashtag voyage scolaire.
La professeur d’histoire. Arrivée à Auschwitz !
Le mari de la professeure d’histoire. Bien voyagé ?
La professeur d'histoire. Ja.
Le mari de la professeur d’histoire. Cœur.

Le professeur d’allemand. Birkenau hashtag demain visite du camp. Partagé le tweet sur Facebook. Deux j’aime un commentaire. Voyage scolaire ? Avec des ados oui réponse au commentaire du commentaire : Qui mangent des chips ? J’aime la réponse du commentaire au commentaire. Je réponds à la réponse du commentaire de commentaire : Smiley ils mettent des miettes partout. Cinq j’aime.

La professeur d’histoire. Ça va ?
Le professeur d’allemand. Je capte pas super. »

L’oeil de l’équipe

L’œil pédagogique

Texte à lire à partir du cycle 4.

Accompagnement personnalisé, EMC, heure de vie de classe 

  • les portables : avantages et inconvénients
  • les jeux virtuels : bienfaits et méfaits
  • la communication directe avec ses pairs, par la parole, le rôle du regard, du corps
  • la communication indirecte avec ses pairs, différée grâce aux sms, aux tweets, aux réseaux sociaux
  • les dangers du harcèlement sur les réseaux sociaux

Français

  • les différents niveaux de langue
  • l’écriture des textos, des sms
  • rédiger en langage soutenu un message reçu en texto
  • inversement : transformer un texte littéraire en « tweet »
  • imaginer la mise en scène d’un ou de plusieurs passages de cette pièce

Physique/chimie

  • comment fabrique-t-on un smartphone ? Quels sont les différents matériaux, minéraux…?

Ce spectacle est programmé dans le cadre de la 12e édition du festival des Scènes ouvertes à l’insolite du 29 mai au 3 juin 2018.

***

Le Grand Prix de La Littérature Dramatique jeunesse a pour vocation d’aider les auteur(e)s dramatiques contemporains en même temps que d’encourager la découverte et leur lecture auprès du public et de notre jeunesse. Dans ce cadre, Qui Veut Le Programme ?, en partenariat avec ARTCENA, publie dans sa rubrique “Lire et faire lire du théâtre” – et jusqu’à l’annonce des deux lauréats – une chronique par finaliste, afin que les enseignants, s’ils le jugent propice, aient toutes possibilités de s’emparer de ces œuvres dans leurs classes.

Dans la même rubrique...

Grands Prix ARTCENA : les lauréats 2018 ou les chemins des mots aux publics

Durant la dernière quinzaine, vous avez pu découvrir les huit auteurs et autrices finalistes du Grand Prix de la Littérature dramatique et du Grand Prix de la Littérature...

16-10-2018 • Yaël TAMA
Lire et faire lire du théâtre contemporain

(Dernier) Episode 8 ARTCENA-Grands Prix : “Trois petites sœurs”, de Suzanne Lebeau

ARTCENA organise et accompagne, au sein de ses différentes missions, les Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique jeunesse. Huit finalistes ont été...

14-10-2018 • Sheila Vidal-Louinet
Lire et faire lire du théâtre contemporain

Episode 6 ARTCENA-Grands Prix : "Aphrodisia", de Christophe Pellet

ARTCENA organise et accompagne, au sein de ses différentes missions, les Grands Prix de Littérature dramatique et de Littérature dramatique jeunesse. Huit finalistes ont été...

10-10-2018 • Patricia Chabot
Lire et faire lire du théâtre contemporain

Ce site utilise des cookies pour assurer son bon fonctionnement et mesurer son audience. En utilisant ce site, vous acceptez l'utilisation de ces cookies.