Ercole Amante à l'Opéra Comique, une résurrection ?

  • Opéra pour tous

08-11-2019 par Marie-Madeleine Rey

"Ercole amante" a été commandé à Francesco Cavalli pour célébrer les noces du Roi Louis XIV avec  l’Infante Marie-Thérèse d’Espagne. Après bien des déboires de toutes sortes, l’opéra a été créé en 1662 deux ans après le mariage dans la toute nouvelle Salle des machines construite par Vigarani et ses fils aux Tuileries.
L’Opéra Comique a décidé de redonner vie à cet ouvrage lyrique hors norme. 
Raphaël Pichon est à la tête de son orchestre sur instruments d’époque et de son chœur Pygmalion. La mise en scène « décapante » est assurée par Valérie Lesort et Christian Hecq.

Ercole amante ou Hercule amoureux : ce demi-dieu aime la jeune Iole et souhaite arriver à ses fins. Mais Hercule est marié à Déjanire et Iole est aimée de leur fils Hyllus. Nous assistons donc à une guerre entre Vénus (qui favorise l’amour aux moyens de sortilèges tel qu’un fauteuil enchanté) et Junon (qui protège la fidélité et obtient de Pasithée – fille de Dyonisos et d’Hera, considérée comme la divinité du repos - l’aide de son puissant époux le Sommeil pour endormir Hercule à point nommé). Se greffent autour de ces personnages le vieux serviteur de Déjanire Lycchas et le Page d’Iole jeune homme naïf devant ce qu’est l’amour - ces deux rôles sont chantés par des voix de contre-ténors (à l’époque de Cavalli, il s’agissait évidemment de castrats).  Bien entendu d’autres divinités ou allégories entrent en scène pour tenter de montrer le droit chemin à Hercule (Louis XIV) au moment de laisser son apparence humaine pour devenir roi, d’essence divine.

Lorsque le cardinal Mazarin commande cet opéra en 1659, le plus grand compositeur italien de l’époque a dû se familiariser avec les us et coutumes de la musique française : un ouvrage en 5 actes et un Prologue (et non 3 actes comme en Italie), un livret adapté aux circonstances de la création de cet opéra (Les Noces de Louis XIV et de Marie-Thérèse, Infante d’Espagne pour clore trente ans de guerre entre les Bourbons et les Habsbourg), l’utilisation à minima des castrats si prisés en Italie et honnis en France, l’obligation de partager la scène avec Jean-Baptiste Lully, compositeur des ballets qui encadraient la musique de l’opéra…. Cavalli a eu le temps d’observer, d’entendre, de découvrir tous ces éléments puisque la création n’a eu lieu qu’en 1662 (soit deux ans plus tard que prévu). Raphaël Pichon a pris le parti de ne donner que la musique de Cavalli afin de lui rendre hommage. Et il a eu pleinement raison, car il s’agit d’une véritable découverte. Une musique d’une richesse infinie, d’une ample palette sonore. Le compositeur a répondu aux exigences du public français en enchaînant des scènes de genre comme une scène de sommeil d’une douceur exquise, une scène d’ensorcellement amoureux d’une lascivité très évocatrice, une scène des enfers tonitruante et effrayante tant par la partie vocale que la partie orchestrale très suggestive de déchaînements de furies. La fureur est présente tant dans les ariosos de Junon que dans la furie d’Hercule lorsqu’il se rend compte qu’il n’est pas aimé par Iole. Il ne faut pas oublier non plus des scènes amoureuses (entre Hyllus et Iole) un couple torturé par l’égoïsme d’Hercule, représenté comme deux figurines en « sucre », tels le Petit Ramoneur et sa Bergère.
Quelle musicalité dans leurs récitatifs tourmentés, dans leurs ariosos suggestifs et leur duo empreint de tendresse ! Cavalli excelle dans les lamenti, tels ceux de Déjanire qui porte toute la misère du monde sur elle qui nous attendrit de compassion ; les cordes pleines d’émotion accompagnent magnifiquement ces instants de douleur. 
Parlons aussi des chœurs nombreux dans cette œuvre, chœurs parfois a cappella, souvent en écho, avec de grandes variétés de couleur et de caractère ; le compositeur a ré-utilisé les principes de la spatialisation employée à Saint Marc à Venise dès le  XVIème siècle.
Si nos oreilles reconnaissent çà et là des tournures montéverdiennes – ce qui est bien normal pour un compositeur qui a été l’élève de Monteverdi - on sent poindre une personnalité propre à Cavalli, avec des airs et intermèdes dansants que Lully a su lui-même reprendre et « copier » par la suite.
Il n’y a pas de « temps morts » ; tout coule de source avec une immense variété de tons, de couleurs orchestrales, de rythme, de tempo.

Raphaël Pichon a eu pleinement raison de nous donner à découvrir cette merveille.

D’autant qu’il a été secondé par une équipe qui fait merveille : à la mise en scène Valérie Lesort et Christian Hecq, aux costumes et à la conception des machines Vanessa Sannino. Quel travail phénoménal d’avoir voulu - aux dires des deux metteurs en scène - montrer toutes les indications de machines voulues par le librettiste. Il faut rappeler ici que cet opéra a donné lieu à la construction d’une nouvelle salle de spectacle à la hauteur de l’événement qu’on a voulu célébrer : il s’agit justement de La Salle des machines – nommée à dessein – dans le Palais des Tuileries. Pour ce faire, Mazarin a demandé à Gaspare Vigarani et ses deux fils de construire cette salle aux dimensions énormes (on parle d’une capacité de 4000 spectateurs), avec une scène gigantesque (45 m de profondeur alors qu’habituellement on trouvait 15 mètres à peine) et avec la possibilité de faire évoluer de nombreuses machines pour répondre à la demande du Roi, de la Cour et du public. 

Le parti-pris des artistes de la production de l’Opéra Comique nous émerveille et nous fait retrouver notre âme d’enfant. Dans un décor unique réalisé par Laurent Peduzzi mis en lumière par Christian Pinaud, aux couleurs acidulées, « bonbon sucré », comme une guimauve, les personnages apparaissent selon une structure hiérarchique : l’en dessous (les Enfers), le plan terrestre (les Humains) et le haut (les cieux, pour les Dieux et les Déesses sur leurs machines volantes). Le sourire affleure à nos lèvres, le fou-rire nous saisit devant une machine à voler très kitsch à la forme d’un oiseau rose avec une Vénus costumée en aviateur – rose bien entendu -. On aurait envie de tout citer : ainsi le paon sur lequel arrive Vénus qui se transforme en montgolfière lorsqu’elle tente de sauver Hyllus et appelle à la rescousse Neptune. Celui-ci arrive dans un sous-marin de pacotille portant une longue barbe verte (des algues évidemment !).

Déjanire se présente avec une robe dans les gris argenté, ses larmes, de la même teinte, sont présentes sur ses joues et se continuent comme des bretelles sur ses épaules. Cette robe - à très très longue traîne - accentue et prolonge sa douleur. Hercule, quant à lui, porte sur son costume des éléments rappelant ses travaux antérieurs, sa cuirasse qui recouvre ses bras lui permet de se mirer et de vérifier qu’il est toujours beau et présentable avant sa déclaration à Iole. Il arrive sur scène avec une longue corde … au bout de laquelle est attaché un énorme animal hybride, se tenant sur ses pattes arrière, avec de touts petits « bras », une gueule pourvue de dents effroyables, mais cet animal, absolument inoffensif, est devenu l’animal de compagnie d’Hercule, chargé de porter dans sa gueule la massue du héros. 

La soirée fut un enchantement devant tant de merveilles d’ingéniosité pour permettre au spectateur d’adhérer à cette œuvre complexe, difficile à la lecture du seul livret.

Bref, vous l’aurez compris, on en redemande !

L’oeil de l’équipe

Français 

Livret tiré de  Les Trachiniennes de Sophocle dans Les Métamorphoses d’Ovide 
Et Hercule sur l’Oeta de Sénèque
Lecture des ces œuvres. Comparaison, adaptation, relecture ?

La mythologie :
Hercule et la figure du demi-dieu.
Les autres divinités : Junon, Vénus, Neptune, Pasithée
Les allégories : La Lune, Les trois Grâces, La Beauté

Trouver les « attributs » de chacun de ces personnages.
Dans l’opéra, sont-ils utilisés ? Lesquels et pourquoi ?

Dans le livret, relever tous les personnages mythologiques cités (Eurytus,  Busiris, Clarice ….) et raconter leur histoire

Les rôles sérieux et les rôles comiques : confrontation, juxtaposition ?

Mise en scène 

Valérie Lesort Christian Hecq : leur univers, leurs « tics ».
La mise en scène décapante de cet opéra : transposition, adaptation, trahison ?

Comment mettre en œuvre tous les éléments pour que tout fonctionne sans heurt ?

Histoire 

Mazarin, l’Italie, le goût prononcé pour les Arts…
Le désir de faire venir l’Italie en France : compositeur, architecte, décorateur, peintre ….

La fin de tente ans de guerre avec l’Espagne.
Le mariage arrangé entre Louis XIV et Marie-Thérèse d’Espagne.
Les fastes du mariage : Bayonne, retour sur Paris ….
Désir de créer quelque chose de magnifique pour Paris : le plus grand compositeur italien, le plus grand architecte italien, la plus grande salle construite aux Tuileries, les plus beaux ballets commandés à Lully…
Echec pour divers raisons : retard, défaut de conception (en dur et non en bois, trop grande salle), rivalités entre Cavalli et Lully, mort de Mazarin ….

Le choix de ce sujet Hercule pour le mariage de Louis XIV.
Transcendance pour le jeune roi qui accède au pouvoir.

Education musicale

Francesco Cavalli : compositeur reconnu en Italie, 30 à 40 opéras 
Ecriture pour des théâtres vénitiens plus petits.
Dispose à Paris d’un orchestre important, de double chœur.
Le phrasé lyrique à l’italienne adapté au français.
Comment, malgré l’échec relatif de Ercole amante, Cavalli a su tirer parti de son « aventure ». 

Jean-Baptiste Lully : compositeur de plus en plus remarqué par Louis XIV.
A su entendre la musique de Cavalli et s’est formé à cette écoute pour ses futurs tragédies lyriques.
Rôle attribué à Lully : écrire de la musique de ballet pour mettre en valeur le Roi et la cour.

Les voix : toutes les voix y compris les castrats mais non pour les rôles importants (comme dans les opéras italiens) mais pour les rôles comiques (La France a horreur de la voix de castrat).
Les castrats à l’époque de Cavalli.
Toutes les tessitures sont utilisées y compris deux voix de contre-ténors.

L’orchestre utilisé : cordes, bois, cornets, percussion, clavecin
31 musiciens :
Cordes frottées : 8 violons
2 altos
1 basse de violons
1 violoncelle
4 violes de gambe
1 contrebasse
Bois : 1 flûte
1 flûte/doulciane
Cuivres : 2 cornets à bouquins/trompettes
3 sacqueboutes
Cordes pincées : 2 harpes
2 théorbes
3 claviers (dont 1 jouant l’orgue, dont 1 joué par le chef) – il s’agit de 3 clavecins italiens
1 percussion (2 timbales, 1 grosse caisse, 1 machine à vent, 1 plaque tonnerre)

Description et fonctionnement de ces instruments

Les chœurs - 18 choristes :
6 Soprano
4 Altos
4 Ténors
4 Barytons

Spatialisation des chœurs (Saint Marc de Venise)


CREDITS PHOTOS : S.BRION

Direction musicale : Raphaël Pichon 
Mise en scène : Valérie Lesort et Christian Hecq (Sociétaire de la Comédie Française) 
Décors : Laurent Peduzzi 
Costumes et machines   Vanessa Sannino 
Lumières  Christian Pinaud 
Collaboration aux mouvements   Rémi Boissy 
Réalisation des marionnettes   Carole Allemand, Sophie Coeffic, Valérie Lesort 
Assistant mise en scène   Olivier Podesta 
Assistante scénographie   Maïté Vauclin 
Assistante costumes   Peggy Sturm 
Chef de chant   Pierre Gallon* 
Ercole   Nahuel di Pierro
Giunone  Anna Bonitatibus 
Dejanira   Giuseppina Bridelli 
Jole   Francesca Aspromonte 
Hyllo   Krystian Adam 
Pasithea Clerica, Terza Grazia, Secondo Pianeta  Eugénie Lefebvre 
Venere, Bellezza, Cinthia (prologo)   Giulia Semenzato 
Nettuno, Eutyro   Luca Tittoto 
Il Paggio   Ray Chenez 
Licco   Dominique Visse 
Prima Grazia   Marie Planinsek* 
Seconda Grazia, Primo Pianeta    Perrine Devillers* 
Terzo Pianeta   Corinne Bahuaud* 
Prima Aura   Olivier Coiffet* 
Seconda Aura, un Sacrificatore   Renaud Brès* 
Ruscello, Busiride, un Sacrificatore  Nicolas Brooymans* 
Un Sacrificatore   Constantin Goubet* 
Danseurs   Anna Beghelli, Rémi Boissy, Leslie Dzierla, Mikaël Fau, Florence Peyrard 
Choeur et Orchestre Pygmalion 

Nouvelle production Opéra Comique 
Coproduction Château de Versailles Spectacles, Opéra National de Bordeaux 

Remerciements Centre de musique baroque de Versailles, Collaboration scientifique de Barbara Nestola, CNRS-CESR/CMBV 

Compositions et orchestration Miguel Henry & Raphaël Pichon © Edition Nicolas Sceaux - Pygmalion - Tous droits réservés 

*Membres de Pygmalion

Le spectacle sera diffusé sur Arte Concert le 12 novembre et le 30 novembre à 20 h sur France Musique

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