L'inondation à l'Opéra Comique, Emilio Pomárico  et Joël Pommerat à l'honneur !

  • Opéra pour tous

11-11-2019 par Marie-Madeleine Rey

Une création attendue par la volonté du directeur de l’Opéra Comique, Olivier Mantei, qui souhaite continuer la tradition de la maison, celle des créations stimulées par la rencontre du texte littéraire et de l’exigence musicale. 

Le travail collectif d’écriture (mise en scène, musique, chanteurs) a été particulièrement riche pour cette production puisque tous les acteurs sont ensemble depuis deux ans. Cette possibilité offerte aux artisans de ce spectacle leur a sans doute donné beaucoup d’aisance. Joël Pommerat (metteur en scène) et Francesco Filidei (Compositeur) ont beaucoup insisté sur ce point. Le spectateur peut tout à fait ignorer cela et se laisser prendre à l’histoire qui lui est racontée.

Le livret est tiré de la nouvelle d’Evgueni Zamiatine L’Inondation écrite en 1929. Parce qu’ils ne peuvent avoir d’enfants, deux époux acceptent d’héberger une jeune orpheline. Cette adolescente finit par trouver une place imprévue dans le foyer et va bouleverser la vie des époux : l’Homme en tombe amoureux, La Femme se mure de plus en plus sur elle-même. Le fleuve (d’où le titre) déborde. Chacun trouve la place qui lui est dévolue (L’Homme avec La Femme, l’Adolescente avec les enfants des voisins). Après la descente des eaux du fleuve, tout est déréglé. La jeune Adolescente disparaît et La Femme qui s'en est débarassée, découvre qu’elle est enceinte. Une petite fille naît. Hantée par le souvenir de la jeune fille, La Femme sombre dans la folie et prend enfin la parole qui libère, qui la libère, mais à quel prix ?

La nouvelle est d’une concision glaciale, et traduit parfaitement l’incommunicabilité des êtres, l’immobilisme de la vie dans laquelle rien ne se passe ou si peu…. Les éléments naturels sont finement présents et prégnants, les saisons s’égrenant, le vent, l’eau, l’orage, la chaleur, la mouche prisonnière du bocal…

Les personnages de la nouvelle de Zamiatine sont très seuls et c’est ce qui provoque la tragédie. Et le spectacle que nous découvrons met en scène cette solitude. 

La musique de Francesco Filidei veut tenter de décrire tous ces éléments mais de façon un peu naïve. Certes, des passages orchestraux retiennent notre attention, tel celui du moment des retrouvailles des époux où une mélodie ample se développe aux cordes (Acte II,  scène 12) mais pourquoi ajouter une flûte à coulisse qui rompt le côté envoûtant qui se tissait lentement ?

Nous sommes un peu surpris et étonnés - en découvrant la liste des instruments à percussion dont disposent les quatre percussionnistes - de trouver autant d’appeaux, et d’objets hétéroclites (ressort, pompe à vélo, gaines électriques, jouet d’enfants…). Ces instruments « décalés » sont-ils absolument indispensables pour décrire précisément les éléments naturels. Laissons l’imagination de l’auditeur deviner. Pourquoi mettre les points sur les « i » ?

Mis à part cela, la musique du compositeur sait créer des atmosphères irréelles et parfois des scènes d’une violence inouïe (lors du meurtre par exemple,  ou dans la description de la montée des eaux qui saccage tout sur son passage). Les sonorités « crispantes », l’extrême aigu des cordes donne au spectateur l’impression de flotter comme La Femme flotte et ne peut pas accoster au rivage.  Comment ne pas penser à Pelléas et Mélisande, tant par les sonorités et ambiances sonores des interludes que par le phrasé des lignes vocales. Celles-ci sont traitées de manière particulièrement fine. Tous les personnages ont une partie vocale conséquente et très caractérisée : La Femme, quasi muette dans une grande partie de l’opéra (exception faite de la petite mélodie enfantine qu’elle chantonne au début de l’opéra et qu’elle reprendra à la fin dans son lit d’hôpital), se dévoile lors de ses délires : le premier lorsqu’elle est littéralement « prise » par le vent et le second dans un monologue strident où elle libère sa parole retenue. Grande virtuosité de la part de Chloé Briot ! 

On remarque aussi volontiers le double rôle tenu par Guilhem Terrail (voix de contre-ténor) ; il interprète le rôle du narrateur intervenant au début et après la catastrophe due à l’inondation de la Neva. Son récit, quasi recto tono, lui donne un caractère irréel ; c’est le témoin de l’histoire. Et lorsque nous l’entendons, ayant endossé le costume du policier venu interroger La Femme à l’hôpital, les souvenirs de sa voix nous troublent. Sommes-nous dans une histoire rêvée, ou dans la réalité ? L’opéra se termine avec la vue de ce policier qui installe une chaise près du lit de La Femme et qui attend. Une fin ou un recommencement ?

Tous les autres chanteurs offrent une vérité très précise de leur caractère et de leurs émotions. La sincérité se ressent pleinement dans leurs voix.

Il s’agit essentiellement de lignes vocales uniques, très peu de dialogues, ou de scènes à voix multiples. Le spectateur ressent lui aussi cet incommunicabilité inhérente à la vie dans ce lieu étrange, où tout se délite. Et lorsque l’action appelle deux ou trois voix, la composition musicale travaille encore ce manque d’écoute de l’autre ; certes les voix évoluent ensemble mais sans jamais se joindre réellement dans un duo ou un trio. Sauf peut-être, très succinctement dans les retrouvailles de L’Homme et de La Femme après le retour dans leur appartement. Mais cela est détruit très vite en raison du poids (du remords ?) qui pèse sur les pensées de La Femme.

La scénographie présente un immeuble sur trois niveaux en avant de la scène. On y voit sans cesse les déplacements des habitants des divers logements, une simultanéité  de points de vue sur les actions. Les personnages de cette histoire sont enfermés dans leur quotidien, (décor, mobiliers, costumes « années 60 « ).  La répétition de leurs gestes et de leurs actions devient  musicale et chorégraphique.  

Que retenir de cette soirée ? Une petite déception quant à l’écriture musicale. Une belle initiative qui nous fait découvrir une œuvre originale.

L’oeil de l’équipe


CREDIT PHOTOS
© Stefan Brion - Opéra Comique

Littérature 
La nouvelle de Evgueni Zamiatine L’Inondation (1929)
Concision, thématique, vocabulaire
Les rapports entre les artistes et Staline (parallèle à faire avec d’autres artistes Pasternak, Akhmatova, Mandelstam, Chostakovitch …)

Livret : adaptation, transposition, ré-écriture ?
Voir le suivi de la création dans le cas précis de cette création (plus de deux ans de travail collaboratif entre le librettiste-metteur en scène et le compositeur ; Site de l’Opéra Comique regards croisés https://www.opera-comique.com/fr/actualites/maitres-oeuvre-l-inondation-se-livrent-un-entretien-croise)

La scénographie, la mise en scène, le décor (Joël Pommerat/Eric Ruf)
Superposition frontale de l’immeuble sur trois niveaux.
Tout est visible en permanence, donne une temporalité aux actions. 
Le travail de Pommerat sur ses pièces de théâtre.

Education musicale
Francesco Filidei (né en 1973)
Sa formation (organiste), son corpus, ses goûts (période médiévale) ses « tics » d’orchestration (éléments « naturels », appeaux, objets divers …)

Un autre opéra Giordano Bruno (2015)
2) L’orchestration pour cet opéra
Orchestre « classique » avec ajout de nombreux instruments hétéroclites
Recherche sur tous ces instruments.
Eventuellement reprendre le travail donné pour le dossier ( ?)

3) Une création : qu‘est-ce que cela représente ?
Créer une musique à partir d’un texte ;
Très en amont par rapport aux répétitions : confort des musiciens et des chanteurs

Voir également l’entretien croisé entre Pommerat et Filidei
https://www.opera-comique.com/fr/actualites/maitres-oeuvre-l-inondation-se-livrent-un-entretien-croise

Parler de la « politique » de création d’Olivier Mantei, directeur de l’Opéra Comique
https://www.opera-comique.com/fr/actualites/l-opera-comique-une-maison-creation

et analyse d’Agnès Terrier (dramaturge)
https://www.opera-comique.com/fr/actualites/lire-avant-venir-voir-l-inondation

 

DISTRIBUTION

Direction musicale Emilio Pomárico 
Mise en scène Joël Pommerat 
Décors et lumières Eric Soyer 
Costumes, maquillages, perruques Isabelle Deffin 
Vidéo Renaud Rubiano 
Assistant musica lLeonhard Garms 
Collaborateur artistique Philippe Carbonneaux 
Assistante décors Marie Hervé 
Chef de chant Thomas Palmer 
La Femme Chloé Briot 
L’Homme Boris Grappe 
La Jeune Fille Norma Nahoun 
La Jeune Fille Cypriane Gardin 
Le Voisin Enguerrand de Hys 
La Voisine Yael Raanan-Vandor 
Le Narrateur, le Policier Guilhem Terrail 
Le Médecin Vincent Le Texier 
Enfants Maîtrise Populaire de l’Opéra Comique : Colin Renoir-Buisson et Mona Lebas (27 septembre, 1er octobre), Tiago Lucet-Remy et Lisa Rugraff (29 septembre, 3 octobre) 

Figurants Maîtrise Populaire de l’Opéra Comique : Elliot Appel, Enzo Bishop (27 septembre, 1er octobre), Julius Lombard Lavallée, Esteban Ratel (29 septembre, 3 octobre), Arthur Roussel, Mateo Vincent Denoble 
Orchestre Orchestre Philharmonique de Radio France 
Nouvelle production Opéra Comique 
Coproduction Angers Nantes Opéra, Opéra de Rennes, Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre de Caen, Opéra de Limoges 

Diffusion sur Arte à partir du 3/10/2019
https://www.arte.tv/fr/videos/092446-000-A/l-inondation-de-francesco-filidei-et-joel-pommerat-a-l-opera-comique/

Le spectacle part en tournée : 
Opéra de Rennes, du 15 au 18 janvier 2020
Angers Nantes Opéra, du 29 janvier au 2 février 2020

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