La Réunification des deux Corées : fragments d’un discours amoureux

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10-12-2018 par Par Pierre Fort

Créée en 2013 aux ateliers Berthier-Odéon dans sa propre mise en scène, bientôt reprise aux Amandiers, la pièce de Joël Pommerat, "La Réunification des deux Corées", a rencontré un immense succès populaire. C’est avec ce texte, traduit en anglais, que Jacques Vincey, invité à Singapour, a souhaité travailler avec neuf comédiens enthousiastes du TheatreWorks. Il en a fait un spectacle.

Le titre est volontairement énigmatique et ce n’est que dans une des dernières scènes - que nous ne dévoilerons pas ici - qu’on en trouvera l’explication. Disons simplement que les Corées, cela pourrait tout simplement être nos cœurs :  « Rends-moi mon cœur qui est resté en toi » supplie le personnage d’un couple qui se sépare. Car, réactivant de façon surprenante le mythe des « moitiés coupées » évoqué dans le Banquet de Platon, la pièce décline le thème de l’amour sous toutes ses formes ou, plus précisément, celui de l’impossibilité de l’amour désespérément recherché.

« L'amour, ça ne suffit pas » dit une jeune fille qui semble quitter sans raison son compagnon. Et de fait, le couple ne se maintient que grâce aux enfants ou à des malentendus. L'amour est aujourd’hui en crise: il ne s'agit que d' « un projet de vie » à deux sans réelle passion, d'un désir sexuel, d'un effet chimique ou hormonal qui nous rend inconscients, d'un cliché romantique devenu ridicule (une quadragénaire juste avant de se marier, ne supporte pas que son futur époux ait pu embrasser ses sœurs dans sa jeunesse), d'un premier amour qui n'existe plus, d'un confort petit bourgeois (une prostituée exige que son amant prêtre vienne faire ses repas tous les soirs chez elle)… Mais on veut y croire. Et lorsque l'amour semble s’imposer de manière évidente, il est empêché par la réalité (l’homme aimé s’est entre temps pendu) ou risque de se transformer en catastrophe (une ado est amoureuse d’un psychopathe dont elle est enceinte).

D’une certaine façon, le dispositif bi-frontal dans la version de Joël Pommerat mettait en abîme le titre, l’idée d’une union impossible, puisque deux "montagnes" de spectateurs se faisaient face. Traversées par un plateau étiré en longueur, elles dessinaient un espace fantasmatique, une autoroute du rêve et du bonheur : celle de l’amour, sur laquelle chacun veut s’élancer. La scénographie créait chez le spectateur la sensation d'un rêve : « black-out» fréquents, pénombres, lumières incertaines qui grésillent, portes obscures des deux côtés du plateau où apparaissent et disparaissent les personnages, comme surgis de nulle part, emploi «métonymique» de quelques objets (un fauteuil, une lampe…), comme résidus tangibles d’un décor évanoui. Rêve qui est en même temps un inconscient social, la représentation monstrueusement dévoilée de notre réalité…

Dépouillant la pièce de toute sa matière onirique, Jacques Vincey a fait le choix d’un espace resserré, presque austère : un plateau exigu et surélevé, désigné par de hauts échafaudages en surplomb et prenant l’aspect d’un ring ou d’un tapis de gymnastique, autour duquel se préparent les comédiens. Comme si on allait assister à une série de petits matches, se relayant à toute allure. Pas de liant, pas de transitions savamment élaborées mais, au contraire, une forme de dénudation de l’écriture théâtrale, les comédiens, endossant leur costume à vue. De sorte qu’on a affaire à une succession, très rapide et très étrange, de silhouettes, de croquis, de sketchs, de squelettes de situations, aussitôt compréhensibles à peine esquissées. Car l’écriture de cette pièce est fondamentalement fragmentaire : il s’agit de fragments de vie, mais on pourrait parler aussi de brisures de vie, d'éclats de vies cassées. Or cela s’enchaîne et se fracasse ici avec une allégresse désinvolte, presque inquiétante.

Une autre réussite du travail de Jacques Vincey, c’est de centrer l’attention du spectateur sur le texte de Joël Pommerat, dont on mesure, incroyablement ici, la force et la finesse. Plusieurs genres et registres se mêlent: le vaudeville, la tragédie (la séparation violente de deux femmes), l’interview avec une voix off, le pathétique (un couple en mal d’enfants), le macabre, le reportage social, le crime, le fantastique, le feuilleton télévisé avec ses rebondissements invraisemblables de dernière minute… Le spectateur est saisi par des émotions contradictoires: on rit beaucoup à partir de situations terribles, extrêmement tristes. On passe très rapidement du rire à l'émotion et d’ailleurs ces deux sentiments coexistent toujours. La tension dramatique, bien qu’il s’agisse de scènes indépendantes, tient le spectateur en haleine: curiosité de savoir ce que sera la prochaine scène, surprises et suspens (on ne sait si une femme se retournera et découvrira son mari pendu au-dessus d’elle)…

Une double interprétation est toujours possible : fréquemment ambiguës, les scènes permettent difficilement de trancher : un instituteur a-t-il abusé d’un enfant ou bien n'a-t-il fait que son devoir, en éloignant l'enfant de ses camarades qui le harcelaient et en essayant de le consoler ? «J'aime les enfants»: cela scandalise les parents mais il peut tout aussi bien s'agir de l'expression d’un dévouement professionnel sincère. La baby-sitter est-elle une folle qui a fait disparaître les enfants qu’elle devait garder ou bien ces enfants n’existaient-ils que dans l’imagination de ceux qui les lui avaient confiés? Une hypothétique femme violée déclare-t-elle sa flamme à son hypothétique agresseur ou bien le fait-elle chanter? Où est le vrai? Qui a raison? L'éducateur dépressif qui veut forcer la jeune fille à avorter car on peut être certain que cela va la conduire à la catastrophe? Ou bien la jeune fille qui a l’illusion provisoire d'être enfin heureuse? 
D’une certaine façon, l’amour conduit à une illusion individuelle mais il n’y a rien de vrai pour l’individu que sa propre illusion. Le rire, chez Pommerat, naît souvent de l’absurde d’une situation, exploitée dans tous ses enjeux et dont la logique désespérante est poussée à l’extrême.

Curieusement, la dramaturgie de Jacques Vincey conserve, en forme de vestiges citationnels, quelques éléments du spectacle originel : la chanson des Bee Gees dans la scène du prêtre et de la putain, l’orage accompagnant la dispute de deux amis ou encore les autos-tamponneuses d’une fête foraine, projetées ici en vidéo.

 

Autos-tamponneuses : en anglais, on appelle cela des « dodgems », étymologiquement « dodge them », ce qui signifie « esquivez-les ». Comme si elles désignaient le choc mais aussi l'évitement, le contournement, l'impossibilité de la rencontre ou de la « réunification ». Des autos-tamponneuses à l’image aussi de l’énergie déployée sur le plateau par les neuf comédiens formidables du TheatreWorks de Singapour, talentueusement propulsés sur le plateau par Jacques Vincey.

L’oeil de l’équipe

Niveau recommandé : 1ere, Terminale
Disciplines : Lettres, Philosophie, Anglais
Arrière-plan citationnel: Scènes de la vie conjugale (Ingmar Bergman), Le Banquet (Platon), La Ronde (Arthur Schnitzler et film de Max Ophüls, scène de la prostituée (Simone Signoret/ Serge Reggiani)).

***
CREDIT PHOTOS : Christophe Raynaud de Lage

La Réunification des deux Corées
De 
Joël Pommerat
Mise en scène Jacques Vincey
Spectacle en anglais surtitré en français
Show in English with subtitles in French

Avec Cynthia Lee MacQuarrie, Ebi Shankara, Janice Koh, Karen Tan, Pavan J Singh, Tan Shou Chen, Timothy Nga, Umi Kalthum Ismail, Zelda Tatiana Ng
Musicien Alexandre Meyer
Traduction et collaboration artistique Marc Goldberg
Scénographie Dennis Cheok (UPSTAIRS)
Lumières Marie-Christine Soma
Musique et son Bani Haykal
Costumes Afton Chen (Reckless Ericka)
Vidéo Brian Gothong Tan

Coproduction Centre dramatique national de Tours – Théâtre Olympia, Compagnie TheatreWorks (Singapour)
Avec le soutien de l’Institut Français de Singapour
En accord avec la Compagnie Louis Brouillard.
Le texte est publié aux éditions Actes Sud.

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