“Lait Noir, ou Voyage scolaire à Auschwitz” de Holger Schober, traduction publiée par les Editions Espaces 34

  • Lire et faire lire du théâtre contemporain

20-12-2018 par Yaël TAMA

Une pièce autrichienne où les générations et les temporalités se superposent, s'entrechoquent, comme autant de duels par lesquels les réalités apparaissent. La narration est un fil tendu entre l'Allemagne et la Pologne, l'adulte et l'adolescent, les histoires au sein de l’Histoire. À lire, à jouer à partir de la troisième.

Deux femmes, deux hommes et selon le point de vue de la mise en scène trois ou quatre interprètes. Différents lieux dans le même village Auschwitz, mais à des époques différentes :  commissariat et sa salle d’interrogatoire, une cuisine familiale, un grenier, une fenêtre d’où l’on aperçoit les champs et les pages d’un journal intime, au vingt-et-unième siècle et en 1941 et 1942 et en quatre langues ! Cette pièce est également une tour de Babel des langues slaves et véhiculaires.

Lait Noir, ou Voyage scolaire à Auschwitz, met sur la scène l’interrogatoire et les interrogations d’un jeune allemand Thomas (17 ans) perdu lors d’un voyage scolaire par un policier polonais Tomasz (37 ans). En parallèle, les tensions familiales entre Tomasz et Isabella (16 ans). Dernière poupée russe de cette création, Marika (16 ans) dont Isabella découvre l’histoire au fil des pages de son journal intime.

Holger Schober, par une écriture au scalpel et emplie d’humanité, entraîne le lecteur au coeur de problématiques délicates et essentielles. Utilisant les codes des romans ou films policiers et du journal intime, l’auteur nous permet de nous attacher à chaque personnage et d’en suivre l’évolution : il nous révèle sur la scène le pourquoi caché de leurs actions et réactions ainsi que les engrenages de leurs histoires. Permettant au lecteur d’être au plus près des ressentis, des émotions des personnages, Holger Schober ouvre des fenêtres pour tenter de comprendre certains mécanismes de la grande Histoire et ses conséquences sur la vie de chacun, à différentes générations. Ces suspens, nous plongent également au coeur de la construction de chacun en prise avec son histoire familiale (révélée ou non), spécialement entre l’adolescence et l’âge adulte.

Lait Noir, ou Voyage scolaire à Auschwitz, est un subtil coup de poing, une oeuvre d’une humanité rare et d’une force nécessaire, pour transmettre et réfléchir. En scène, son suspens devrait être aussi percutant que ses thématiques.

L’oeil de l’équipe

Extraits de Lait Noir, ou Voyage scolaire à Auschwitz
Titre original : Schwarze Milch oder Klassenfahrt nach Auschwitz

“Long silence.
Thomas. – I am no Nazi.
Tomasz. – Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Thomas. – I am no Nazi.
Tomasz. – Tu peux m’expliquer pourquoi tu parles anglais ?
Thomas. – I am no Nazi.
Tomasz. – T’as reçu un coup sur la tête et ton aire de Broca s’est brouillée, c’est ça ? J’ai vu ça un jour dans un film.
Thomas. – No, I am okay.
Tomasz. – Au moins tu me parles.
Thomas. – I am no Nazi.
Tomasz. – Tu l’as déjà dit, ça. Mais c’est pas à force de le répéter que tu me convaincras.
Thomas. – I am not. I... I don’t know how to say. Shit. I am not so well in english.
Tomasz. – Alors tu ferais peut-être mieux de parler allemand. La langue maternelle, ça existe, comme concept. Tu devrais peut-être essayer.
Thomas. – I don’t want.
Tomasz. – You don’t want quoi ?
Thomas. – I don’t want to speak... I don’t want to speak... allemand.”

“Marika.- 1er octobre 1941.
Cher journal. C’est drôle. Cher journal. Alors que je ne sais même pas si je t’aime bien. Après c’est la première fois que je t’écris. C’est ma grand-mère qui m’a conseillé de le faire. Parce que je suis si sauvage. Comme un oiseau, elle a dit que j’étais. Libre et indomptée.
[...] je suis contente d’avoir 16 ans, même si je ne sais pas vraiment pourquoi. Sûrement parce que je deviens lentement adulte. Et que j’ai envie de devenir adulte. Les autres filles veulent toutes rester jeunes et pouffer de rire au passage des garçons. Mais moi ça ne me dit rien. J’aimerais enfin être adulte. Faire quelque chose de ma vie. Je me réjouis à l’avance de pour faire un jour de ma vie ce que je veux. Sans Papa. Sans Maman.
Aujourd’hui, les allemands ont commencé à construire un nouveau camp. Mateusz raconte qu’il a entendu dire que ça allait devenir un immense camp de travail pour les Juifs. Mais Mateusz raconte beaucoup de choses quand il s’ennuie, et je crois que Mateusz ne sait même pas vraiment ce que c’est, un Juif. Pour être honnête, moi non plus. Attends, Mateusz vient de lancer une pierre contre ma fenêtre. Il faut que j’aille le rejoindre. Je continuerai plus tard. Porte-toi bien mon cher journal. Je crois que je vais bien t’aimer.”
 

Le point de vue du traducteur
“Le théâtre de Holger Schober est en prise directe avec les problématiques de son époque. Son écriture est dynamique et s’adresse de façon très concrète au public adolescent. Les situations sont quotidiennes, comme le langage. La construction révèle progressivement, selon un schéma dramaturgique ménageant un fort suspense, le champ du sujet traité. Le titre Lait noir est inspiré d’un poème de Paul Celan, qui se trouve à la fin de la pièce. La pièce a été écrite dans un double contexte : celui du danger de xénophobie et de racisme qui touche non seulement une jeunesse allemande en perte de valeurs, mais toutes les populations européennes qui continuent à penser aux «autres Européens» en fonction de clichés souvent éculés (la pièce parle donc fortement d’un «déficit d’Europe»), et celui du devoir de mémoire, pour une génération pour qui les grands crimes du XXème siècle ne représentent plus qu’un chapitre parmi d’autres de leurs livres d’histoire, dont ils ne savent quelles leçons tirer.”*
 

La biographie de l’auteur par les Editions Espaces 34 ici

Histoire, Géographie
La seconde guerre mondiale
L’histoire de la Pologne (les frontières successives), la notion de frontière et de nation
Vivre en temps de guerre ou d’occupation

EMC, Philosophie
Racisme, la résilience, la notion de vie privée et les réseaux sociaux, l’adolescence, les secrets de famille, la radicalisation. Parler des guerres et des génocides aux générations suivantes (par exemple Auschwitz expliqué à ma fille d’Annette Wieviorka, Petit pays de Gaël Faye)

Langues
Allemand, Polonais, Anglais
Les langues véhiculaires
Les différences entre l’Allemand et l’Autrichien

Français
La traduction
Du journal intime à l’écriture sur réseaux sociaux (des lettres de Madame de Sévigné aux tweets et du Journal d’Anne Frank au Journal d'un génie adolescent de Salvador Dalí)
Du fait historique à la fiction

***

Photos : Créateur ©MEYER ORIGINALS Crédits COMEDIA Droits d'auteur ©MEYER ORIGINALS, foto@meyeroriginals.com

Lait noir, ou Voyage scolaire à Auschwitz
Auteur Holger Schober
Traducteur Laurent Muhleisen  
Editions Espaces 34
Collection "Théâtre contemporain en traduction" avec la Maison Antoine Vitez-Centre international de la traduction théâtrale

La pièce a été créée en allemand en mars 2011 au Comedia Junges Theater de Cologne et a remporté plusieurs prix. La traduction française date de 2015 et a été publiée en Septembre 2018 aux Editions Espaces 34. Lecture d’extraits de cette traduction lors de La Mousson d’hiver, dirigée par Éric Lehembre avec les étudiants de Sciences Po Paris Campus de Nancy, avec le soutien de Fabula Mundi, playwriting Europe, le 15 mars 2016. Première lecture intégrale lors du Festival Prise directe, festival de lectures de théâtre contemporain, dans une mise en espace de David Scattolin, au Grand bleu, Lille, le 7 février 2017.**

Sources : **Le site des Editions Espaces 34 et * site MAV
Renseignements ici

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