Lettre à Isabelle pour le tgStan

  • Quoi voir quoi faire avec votre classe ?

13-12-2018 par Véronique Louvel

Véronique Louvel est professeure de Lettres-histoire-géographie dans un lycée professionnel parisien. Elle emmène régulièrement ses classes au théâtre et elle-même part fréquemment à la rencontre du spectacle vivant. Veronique nous a proposé de se prêter au jeu de la critique. Pour cela, elle a choisi d'adopter le style épistolaire. Son destinataire, du nom d'Isabelle, pourrait être n'importe qui, vous, moi. Mais  après tout, est-ce si important ?

                                                                                Paris, le 6 décembre 2018
     Chère Isabelle,

     Voici le petit commentaire que tu me demandais hier à propos de la pièce Atelier vue au théâtre de la Bastille.
     Comme tu le sais, je suis une aficionado de la compagnie tgSTAN et notamment de l’acteur Damiaan De Schrijver. Alors, lorsque les portes du théâtre se sont ouvertes …avec 30 minutes de retard, l’un des comédiens était coincé dans le Thalys Bruxelles-Paris - il faudrait vraiment faire un effort sur la qualité des bières à Paris car cela fait deux fois que les spectacles commencent en retard pour des comédiens belges restés coincés dans le Thalys Bruxelles-Paris… Mais je m’égare… donc quand j’ai vu les gradins bi-frontaux encadrant la scène sur laquelle se tenaient des piles de cageots en plastique, j’étais joyeusement curieuse. Dans l’ombre, j’apercevais les volutes blanches sortant du cigare de notre De Schrijver barbu. 

Les comédiens ont commencé par ériger leur scène : sur les cageots en plastique, ils ont avec une maladresse très étudiée balancé et assemblé des planches noires puis ont attaché un tuyau de poêle au cintre de scène avec des cintres métalliques et leur propre ceinture, tout cela prit un temps infini… Les objets ont été maltraités, cafetières cabossées, livres souillés de peinture noire, les comédiens prenaient aussi un malin plaisir à se noircir de peinture. Pas de mot, pas de phrase, seulement quelques ahanements, des chants d’oiseaux à l’ouverture d’un livre, une sonnerie de téléphone qui se répète…

Nudité des chairs pas très belles, jeux enfantins avec des vêtements mis de travers, postures soulignées, exhibitions… j’attendais que quelque chose se produise….
En vain.
Je vois déjà ta moue et ton regard reconnaissant de t’avoir épargné un déplacement et une soirée d’ennui comme nous en avons connues quelque unes ces derniers temps.

     Mais ma nuit fut agitée, féconde, un grand laboratoire. A mon insu, elle a joué, rejoué, déjoué, décanté les images, fait émerger des sensations, naître des idées, elle a tissé des liens, ouvert des passages… Ce matin je n’ai plus les mêmes mots pour te parler du spectacle.
     
J’ai l’impression d’avoir assisté à l’émergence du théâtre, d’un théâtre, rien de moins que ça. Du chaos sont nées des formes, du bazar sont nées des images inédites, du bordel a émergé de la poésie. Il fallait bien tout ce remue-ménage pour que notre monde connu se disjointe, pour que les objets soient libérés de leur asservissement fonctionnel, pour que l’attendu des spectateurs soit déjoué. Pas de texte, de mot ou de geste à reconnaître dans la passivité confortable de notre siège de spectateur.

     Les objets décalés de leur fonction première, sont redéfinis, ils retrouvent un « pouvoir» tout poétique : un peu de fumée insufflée dans le porte pipe et c’est un oiseau qui bat des ailes et pulse son petit nuage, une pipe au niveau du nez de l’homme et celui-ci est un éléphant à la trompe bien pendue, la pomme de terre s’aplatit comme une crêpe dans le bouquin placé sous les fesses du comédien, le grand album fait chanter les oiseaux quand il est ouvert, un autre livre est péché à la ligne avec son marque-page démesuré, sa tranche est peignée avec méticulosité… la bâche plastique éclairée devient source de lumière, miroir brillant, lac d’argent…

     Des objets suivent de longs chemins de traverse pour naître : d’une bâche plastique clouée sur des planches, peinturlurée, encollée avec du papier, retenue par des pinces va naître une porte sous nos yeux incrédules. Une porte qui n’a rien d’une porte mais qui fera porte, et l’on croira totalement à l’existence de cette porte quand le comédien l’ouvrira et en sera ravi, quelque chose va pouvoir se passer, à l’ouverture de cette porte un espace se déploiera, un imaginaire va prendre forme… La porte a du jeu, elle fait jeu.

     Les chairs des comédiens sont une matière comme une autre : les pinceaux se frottent de la même manière sur les choses et les peaux, les corps sont malaxés, peinturlurés, tagués, malmenés, les corps se mesurent aux objets, jouent avec et sont aussi joués par eux, on est loin de l’exhibition des égos défilant sur les planches, ce qui s’est joué quelques minutes au début du spectacle comme un contrepoint truculent.

     Le pouvoir donné aux objets est aussi celui de l’évocation ; de la  forêt dense de notre culture, un rien peut faire surgir une image : le rabot, la bouteille et le torse nu des hommes sur scène et, surgit le tableau de Caillebotte, une planche en biais, un tissu blanc et des lambeaux de chemises sur les corps et, c’est le radeau de la Méduse qui nous fait signe, deux planches qui s’élèvent en se croisant et, le corps que nous voyons au centre est celui du Christ supplicié….

     Comme tu le constates, ma frustration de spectatrice déçue a fait place à un véritable intérêt pour cet objet insolite et hautement ébulitif  qu’est ce spectacle. Si ce magma nous laisse un peu sonné, c’est qu’il fait s’interroger sur ce qu’est le théâtre, ce qui fait théâtre et la nécessaire décomposition pout qu’émerge de l’inouï, de l’inédit, une présence singulièrement active.

Ce spectacle travaille souterrainement dans les tréfonds de nos âmes et de nos corps et nous fait sentir les choses plus intensément.

Alors ma chère Isabelle n’hésite vraiment pas à te déplacer pour voir cet OVNI théâtral.      

Dans l’attente de connaître ton avis, je t’embrasse.

                                                                Véronique. 

L’oeil de l’équipe

Note de l'équipe sur leur spectacle l'atelier

"l'atelier est un atelier universel
nous prenons le thé les uns chez les autres
nous réfléchissons à l'atelier
nous y pensons allongés assis debout
il n'y a pas encore de pièce
il n'y a pas de pièce
nous devons le montrer à chaque fois
pourquoi le faisons-nous
nous voulons montrer qu'il n'y a rien à voir
voilà tout ce que nous faisons
nous n'avons pas de pièce
nous avons un atelier
nous n'avons pas d'atelier
une anacrouse qui n'aboutit à rien
à ce que nous sommes
à nous-mêmes en tant qu'acteur possible
sur un mode encore plus dépouillé
à la fin nous trinquons
nous trinquons les uns aux autres
au spectacle qui n'existe pas
il n'est pas hermétique et pourtant il est hermétique
nous nous ouvrons au regard"

L'Atelier
De et avec
 Matthias de Koning, Damiaan De Schrijver et Peter Van den Eede 
Costumes Elisabeth Michiels 
Technique Pol Geusens, Bram De Vreese et Tim Wouters 
Remerciements Steen en Been et Marlene De Smet
Production tg STAN, de KOE et Maatschappij Discordia Avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communauté flamande Spectacle présenté en coréalisation avec le Festival d'Automne à Paris

CREDIT PHOTOS : Jorn Heijdenrijk

Vu à la Comédie de Bastille le 10 octobre 2018.
Tournée prochaine
Prochaines dates à la Comédie de Genève du 14 au 17 avril 19. 

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