Rentrée 2018 : Noir c'est noir ! Restez debout et parlez ! Ou le "Stand up" d'une comédienne noire, à applaudir absolument...

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  • Avignon

03-09-2018 par Brigitte Gornet

Alvie Bitemo, femme, noire, musicienne, actrice, debout face à nous, utilise toutes les fonctions du langage, et surtout le rire, pour dénoncer les jugements que nous portons, nous les blancs, les anciens colons, les occidentaux, sur ces peuples que nous avons asservis, colonisés et pour qui nous continuons, sans le vouloir, à éprouver un sentiment trouble de sympathie plus ou moins paternaliste.

Une actrice entre en scène. Une douche éclaire un tapis, un micro et une guitare qui l’attendent. Mais elle réclame que la lumière éclaire toute la salle, marche à grands pas vers les spectateurs, se plante devant nous, sourit, nous parle directement, nous apostrophe, nous regarde tous l’un après l’autre droit dans les yeux pendant plusieurs minutes sans dire un mot. Se tient debout. Silence total dans la salle. « Pour faire un peu connaissance » nous dit-elle. Le ton de ce « stand up » est donné : Alvie Bitemo est là en tant que femme, noire, actrice, chanteuse, musicienne. Elle est debout devant nous et parle, s’approche tout près, nous demande comment nous allons, si nous sommes heureux d’être là. Nous remercie d’être venus,  peu nombreux,  un soir de victoire de la coupe du monde de foot !

Ce petit rituel- sortir de l’espace du jeu pour nous interpeler directement- scande le spectacle.

La mise en scène toute en finesse de Rachel Dufour place le spectateur en équilibre entre sa place de spectateur qui n’intervient pas et la demande de l’actrice qu’il intervienne mais …pas trop ! Déstabilisant. Nous sommes invités à prendre la parole mais Alvie Bitemo contrôle cette parole. Comme la metteure en scène qui offre à son actrice un texte écrit par Florence Pazzottu mais dans lequel l’actrice glisse aussi ses propres mots, raconte ses propres histoires. Le choix du « stand up », paradoxalement mis en scène et réglé au millimètre, subtilement illustré par le jeu des lumières tantôt « neutres » tantôt orientées sur l’actrice ou une partie de la scène, donne au spectacle une grande force. Alvie Bitemo est à la fois une actrice qui interprète un personnage et elle-même. Elle parle de l’histoire du peuple noir et, en parlant d’elle-même avec humour et dérision, elle nous interpelle et nous renvoie à nos propres contradictions.

Ainsi, elle utilise des détails du quotidien pour nous faire comprendre l’importance des signes extérieurs dans nos jugements sur les autres. Ses ballerines, symboles de civilisation occidentale, qu’elle enlève très vite et ne rechaussera pas. Sa perruque de cheveux lisses, qu’elle ôte pour ne plus la remettre et rester en cheveux très courts et crépus. Ces « détails » dont elle se libère lui permettent d’être elle-même, nus pieds, tête nue, plantée sur ses deux jambes, libre pour chanter comme elle le fait au milieu des siens dans le « m’bongui », cette maison commune de son village. Plus tard, elle chantera Le courage des oiseaux de Dominique A en Linguala, sa langue maternelle puis en français pour nous parler de la colonisation que l’Afrique paie toujours.

Elle est debout, face à nous, souriante, radieuse et elle parle, de Melun où elle habite, de la France, du Congo Brazaville, son pays natal, du fleuve qui sépare les deux Congos, du nom de l’aéroport où elle débarque quand elle va là-bas, « Maïa Maïa » qu’elle compare à « Charles de Gaule », elle décrit le voyage, nous interroge sur les pays que l’avion survole avant d’arriver au Congo. Certains spectateurs essaient de répondre mais l’actrice les arrêtent , voulant sans doute montrer qu’elle en sait autant que nous, les blancs. L’arrivée sur la terre de ses ancêtres, le retour aux origines et le voyage en sens inverse vers la France et Melun. A propos de « diversité », ce mot que nous utilisons à tout propos, Alvie Bitemo égrène des mots en une sorte de litanie sans fin et nous comprenons que nous utilisons des mots dont nous ne maitrisons pas le sens.

S’en suit une belle séquence qui lui permet de dénoncer les stéréotypes, les jugements fondés sur des caricatures. Et de l’importance de la culture pour comprendre le sens exact de certains termes comme « causasien » qu’un directeur de casting a prononcé pour lui expliquer pourquoi elle ne pouvait pas faire l’affaire sur un tournage…

Enfin, l’actrice fait venir sur scène  un spectateur, « un homme blanc de préférence ». Précision ironique car il n’y a pas un seul noir dans la salle. Même du côté des spectateurs, les noirs sont sous - représentés ! Placée derrière lui, Alvie Bitemo lui souffle ses paroles. Il parle dans un micro et raconte un casting auquel elle s’est rendue pour un rôle de femme noire. Mais elle n’a pas été retenue parce que… pas assez  « noire », « le nez pas assez épaté », « les lèvres pas assez charnues »…tous les stéréotypes y passent et nous, spectateurs blancs, nous rions « jaune » à l’écoute de ce récit en mise en abyme. Nous sommes aussi terriblement « petits », impuissants, face à cette chanteuse, cette comédienne « noire », comme elle demande qu’on la qualifie, et non « black » ou « nègre » (« on ne dit pas « un ou une white » !). Car elle dénonce les préjugés qui nous font juger les gens d’après leur couleur de peau selon des critères caricaturaux. Sur cette scène, se dresse une femme à la personnalité généreuse qui dénonce les méfaits de la colonisation sans jamais nous culpabiliser, en faisant rire car elle dit les choses telles qu’elles sont et surtout explore le sens premier des mots, leur force de dénonciation mais aussi leur pouvoir d’aliénation. Le rire par les mots est son arme de destruction massive.


Magnifique mise en scène de Rachel Dufour qui permet à Alvie Bitemo d’exercer son art et de prendre la parole pour appuyer bien fort sur les mots que l’on prononce sans comprendre tout ce qu’ils cachent de réflexes paternalistes et colonialistes ! Elle nous parle de la nécessité de réinventer le langage, de détruire les clichés pour regarder l’autre avec un œil neuf, comme un semblable quelle que soit sa couleur de peau, couleur qu’il ne faut pas faire semblant de ne pas voir et qu’il faut nommer ! Car « noir c’est noir »… tout simplement.

L’oeil de l’équipe

Au collège : EMC travail autour du vivre ensemble, la tolérance, la lutte contre le harcèlement

Histoire : histoire de l’esclavage, des colonies

Français : collège et lycée: les philosophes des Lumières, textes sur l’esclavage, sur la colonisation, sur le regard porté sur l’autre, différent de soi par la couleur, la religion, la langue, les mœurs.

Au lycée, travail sur la notion de « négritude », étude de poèmes de Léopold Ségar Shengor, Aimé Césaire, Léon - Gontran Damas. « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. » Léopold Ségar Shengor

Langues : approche de la langue parlée par l’actrice dans ce spectacle… les différentes langues du continent africain.

Géographie : étude de la géographie du continent africain et des différents découpages dans l’histoire au gré de la colonisation et des guerres.

Travail sur l’orientation : les métiers des arts vivants, qu’est-ce qu’un « casting », une boîte de production, quelles sont les écoles de théâtre, de musique, de danse, qu’est-ce qu’un « créateur lumière »…

 

Stand Up/ rester debout et parler

Vu à Avignon, 11 Gilgamesh, du 6 au 29 juillet 2018

Les dates pour la saison à venir sont :

- Le 05 octobre 2018 au Théâtre de Châtelguyon / 63
- Le 13 octobre 2018 - Scène du Monde / Savigny le Temple / 77
- Le 05 avril 2019 - Théâtre de Givors / 69

Compagnie Les Guêpes rouges.

Mise en scène : Rachel Dufour.
Parole en direct et jeu : Alvie Bitemo.
Ecriture : Florence Pazzottu.
Collaboration artistique : Pierre-François Pommier.
Lumières : Nicolas Masset assisté de Fanny Walser.

 

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