Reprise de “Notre classe”, poème choral polonais où une classe grandit, se débat, sous nos yeux au fil du XXème siècle…

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09-02-2019 par Yaël Tama

Entretien avec la metteure en scène Justine Wojtyniak sur le thème de l'appropriation de sa culture grâce au spectacle vivant. La reprise de la pièce polonaise “Notre classe”, primée au printemps 2017 est l’occasion de vivre un moment théâtral et musical avec des lycéens afin d’aborder des thématiques complexes et sensibles.

La pièce
Notre Classe a reçu en 2010 le prix littéraire le plus prestigieux en Pologne, le prix NIKE et en 2015 l’Aide à la création du CNT. Jouée dans le monde entier, la mise en scène de cette pièce par Justine Wojtyniak est une première en France.
La pièce de Tadeusz Slobodzianek se présente ainsi pour Justine Wojtyniak : “Quatorze leçons pour une histoire, celle de la vie de dix camarades de classe, juifs et catholiques, des bancs de l’école à nos jours. À travers l’histoire tragique du village polonais de Jedwabne, où en 1941, les juifs ont été massacrés par leurs voisins, l’auteur interroge les rapports ténus qui peuvent faire verser de l’amitié à la folie d’un meurtre collectif. Ce poème choral, subtilement mis en musique, rassemble les morts et les vivants et ravive une mémoire tue. Un Kaddish pour les disparus et une alerte pour notre présent. Car c’est aussi une manière de dénoncer les dérives du négationnisme du gouvernement polonais d’aujourd’hui. Comment le fascisme d’hier hante le présent de l’Europe ? ”

Le travail de Justine Wojtyniak, donne vie à d’emblématiques parcours de vie au travers de ces dix interprètes presque toujours au plateau. L’espace scénique et les interprètes se métamorphosent grâce aux costumes, accessoires et instruments de musique suspendus à vue dans les cintres. La troupe, aux savoirs et nationalités multiples, forment un choeur saisissant racontant, chantant et mouvant. Les interprètes portent des histoires singulières, complexes voir dérangeantes des amours-disputes de cours de récréations aux changements de convictions et d’amours jusqu’au meurtre et au viol. Leurs voix se mêlent aux instruments de musique et leurs corps se retrouvent pour dessiner des images frappantes.
Notre classe est une pièce fleuve à découvrir à partir du lycée, pour vibrer, frémir et s’interroger ensemble.

L’entretien
La redécouverte au plateau de sa culture, de ses héritages polonais dans une langue autre, a donné naissance à cette rencontre, à la volonté de suivre ses créations, ses révélations. Depuis 2002, Justine Wojtyniak,  née en Pologne, crée en France, en langue française. Elle mène à la Sorbonne des recherches axées sur "la poétique du théâtre de l’errance intérieure". Depuis 2006 elle dirige la compagnie Le retour d'Ulysse, travaillant notamment d'après le processus créatif de Tadeusz Kantor. Son parcours est soutenu par plusieurs institutions.

Cette saison, deux de ses créations, d'auteurs polonais, sont à l'affiche. Notre classe de Tadeusz Slobodzianek, ce chœur de dix acteurs qui nous fait vivre la vie d'élèves d'une même classe, tout au long du XXème siècle à la frontière russo-polonaise. Puis elle donnera à voir La Vengeance des animaux au Laboratoire des recherches pour les  Lilas en scène 2019.

Extraits
Pourquoi en êtes-vous venue à monter des auteurs polonais en France ?
On n'en monte pas tant que ça ...

Pourquoi vous Polonaise travaillant en France, vous choisissez de monter des auteurs polonais ?
Il faut revenir à l'origine du projet Blessures du silence*. Je me suis sentie blessée par la non mémoire polonaise, au sujet des Juifs et le fait que ce travail n'a pas été fait. Par exemple j'ai appris que j'ai passée toutes mes "écoles buissonnières" dans un cimetière juif ! J'étais extrêmement révoltée, depuis des années, ça me travaille, ça me taraude : comment je peux faire un travail, finalement très personnel, qui  touche à mon identité " juive" polonaise ? C'est pour cette raison que j'ai commencée à creuser, et le texte de Tadeusz Slobodzianek (Notre classe), un texte coup de poing, m'est tombé dans les mains assez tardivement en 2013. Je me suis dit c'est dommage ce spectacle a été créé à Varsovie et tout le monde disait : "c'est super c'est pas nous, ce sont les pauvres paysans qui sont responsables de la Shoah". Et de nouveau j'ai dit mais non ! Il y a un tel fond antisémite, une telle haine bien cachée qu'il faut faire quelque chose contre ça. Et c'était vraiment un travail personnel au début.

Pourquoi le faire en France, en français ?
Je vis ici depuis seize ans et je n'ai pas envie de rentrer en Pologne, je ne m'y sens pas bien. Je ne serais pas une bonne citoyenne polonaise, je suis en complet désaccord avec ce qui se passe politiquement, avec ce qui se passe du point de vue du pouvoir de l'église, ce qui se passe dans la famille. C'est un pays qui est devenu invivable pour moi.

Est-ce que c'était un choix de femme et d'artiste de venir faire du théâtre en France il y a seize ans ?
Oui, j'ai compris sur le tard les raisons pour lesquelles je suis restée après mes diplômes de théâtre que j'ai eus à Cracovie... J'avais un chemin tout tracé... Je suis venu pour les vacances et je suis restée. Je me suis dit que j'allais prendre une année sabbatique, j'allais apprendre la langue française- je l'ai toujours voulu... En Pologne je savais à peu près ce qu'il m'attendait dans les prochaines années. Et il y a un déterminisme quelque part qui a opéré. Ce n'est que des années plus tard que j'ai compris qu'en venant en France j'ai ressenti un soulagement, autant psychologique que physique. Très corporel, très inconscient. Un soulagement de pressions, de poids de la société, politique, anti féministe. Il y a des gens qui se construisent contre et des gens qui subissent les conséquences. Pour moi, c'était  d'une violence inouïe. En France j'ai retrouvé mon souffle de vie, dans un pays réellement démocratique.

Quel est votre rapport au texte, à la langue ? En soulignant le fait que vous montez des textes de votre langue maternelle dans votre langue d'adoption ?
Dans Notre classe, le fait de mettre à distance la langue, permettait paradoxalement un vrai questionnement du problème. Par exemple, en polonais cette pièce est écrite dans une sorte de patois, ce qui n'est pas du tout rendu en français. C'est une langue très nette. Ce qui permet de diriger l'intention vers une responsabilité des gens, qui peuvent être, vous, moi, n'importe qui. Et de ne pas désigner un groupe d'individus qui vit à l'est de la Pologne et parce qu'ils ne sont pas cultivés, ce serait "normal" qu'ils tuent les juifs. C'est ce déplacement-là qui m'a énormément intéressée. C'est là où je me suis dit qu'il pouvait y avoir un véritable travail sur ce texte, qu'il pouvait interroger la co-responsabilité polonaise en tant que nation toute entière.

Et est-ce cela qui a induit dans votre travail de mise en scène ces personnages presque comme des caractères types, ainsi que les costumes en suspension dans le vide ?  Vous aviez la volonté de nous montrer cette mise à distance du texte, qu'on ne connaît pas sans connaître le texte polonais ? Et le rapport au corps, le travail des images formées par les corps, c'était également dans ce sens ?
Oui. Et depuis l'origine mon travail est toujours d'après le corps de l'acteur. Je travaille toujours à partir des prédispositions propres de l'acteur, de ce que son corps représente, de sa plasticité, de ses défauts, de ses mimiques. J'utilise l'acteur vraiment tel qu'il est. Je n'impose pas un rôle à un comédien. La rencontre se fait entre les deux : entre l'acteur qui a une certaine physicalité, une façon d'être et le personnage. Cela crée une rencontre, qui permet à l'acteur de ne pas incarner quelqu'un qu'il n'est pas réellement mais juste de s'approprier le destin d'un personnage et de pouvoir le filtrer à travers ce qu'il est.
C'est vraiment très important pour nous, dans le travail de préparation qu'on mène : le travail sur l'inconscient. Nous avons fait beaucoup de travail les yeux fermés, sur l'habillage-déshabillage, la forme remplie des vêtements. Par exemple nous faisons des "Aïkus" ce sont des habillages-déshabillages en cinq minutes d'une personne par neuf personnes, puis on l'a lancé dans des improvisations musicales, afin d'expérimenter ce que ce costume, ce nouveau corps provoque. Ma volonté était que le spectacle n'agisse pas seulement à l'extérieur mais aussi à l'intérieur, qu'il nous change, que nous puissions le faire évoluer, l'interroger de l'intérieur, qu'il nous échappe.

Dans le " Cabaret dans le ghetto", votre création 2018, pourquoi être en scène vous -même ? Qu'elle est la nécessité qui vous y a menée ?
Je voulais absolument qu'il y ait une narratrice, qui soit ma porte-parole, m'étant rendu compte que ces poèmes (Ce que je lisais aux morts), donnés tels quel, mettaient assez mal à l'aise, parce qu'ils sont assez provocateurs, écrits d'une manière tranchante, grinçante et beaucoup de gens déplacent le sens pensant que nous nous moquons de la Shoah et non du poète. C'est pourquoi, il était évidemment pour moi, qu'il fallait inventer un lien qui pouvait nous restituer dans un autre temps. C'est très intéressant, et peut-être très triste, de se dire, que nous sommes obligés d'expliquer, presque de s'excuser, alors que les textes parlent d'eux-mêmes, le cabaret également ... l'humour noir , la vérité , la dureté y sont comme une défense pour la survie ? On a pris une certaine habitude de traitement des sujets de la Shoah, c'est-à-dire que rire de la Shoah est interdit, même si c'est un poète du ghetto qui en rit.

C'est redevenu interdit.
Oui. Et c'est très dur à contourner... Du coup le rôle de la narratrice était absolument nécessaire. Et je me suis posée la question de comment je re-contextualise ce geste du poète dans notre aujourd'hui.
Les questions qu'on se posait avec les acteurs quotidiennement : comment, nous, restituons le geste de résistance du poète, au théâtre ? Pas dans ce qu'on attend de nous dans l'interprétation, mais en bousculant un peu les codes. Et deuxièmement, comment ce geste de résistance, d’irrévérence du poète peut nous inspirer nous, dans nos actes. Donc c'était assez évident qu'il fallait le relier au réel, notamment à la montée du fascisme aujourd'hui qui est très réelle, qui n'est pas seulement en Pologne mais qui traverse l'Autriche, la Hongrie, la Tchéquie. Cela devient très violent dans ces pays et je trouve qu'on en parle pas assez. Peut-être parce que ça se passe à mille kilomètres d'ici, alors ça va... mais pas du tout ! Comment être à la hauteur de cette poésie ? Comment la rejouer dans un contexte, aujourd'hui? C'est aussi pour cela que j'ai changé le titre.

Quel nouveau rapport avez-vous avec la culture polonaise, maintenant que vous montez des auteurs polonais en langue française ?
Très critique d'un point de vue politique, mais pas du point de vue culturel. Aujourd'hui il y a plein de gens qui se battent, une opposition, de superbes dramaturges. Et je m'interroge : est-ce-que je vais m'emparer de certains de ces textes pour les faire jouer en France, parce-que ça peut éclairer peut-être quelque chose qui se passe dans ce pays-là, mais qui peut arriver aux portes ici ?

Est-ce une responsabilité, que vous ressentez ?
Oui. sûrement.

Le portrait chinois (par Justine Wojtyniak) 

Si c'était un plat cuisiné ?
Bigoss ! Du choux fermenté pendant tout l'hiver, on ajoute des champignons... On peut aussi ajouter de la viande si on veut que ce soit plus caustique ! C'est un plat mijoté, paysan qui peut être aussi très raffiné si on ajoute des artichauts, des pruneau. C''est un plat qui mijote très très longtemps, qui se garde longtemps, au goût inoubliable !

Si c'était un son ?
Le chant des sirènes. Parce-que  la compagnie s'appelle le retour d'Ulysse, mais surtout la sirène un peu comme la sirène de Varsovie qui hurle sur ce qui se passe en ce moment en Pologne. Surtout je pense à la cause de ces femmes, qui sont traitées de manière barbare.

Si c'était un végétal ?
Le saule... pleureur.

Si c'était une couleur ?
Le rouge .

L’oeil de l’équipe

EMC, Français, Philosophie
Les notions de frontières et d’appartenance à un peuple, une communauté, le harcèlement, le viol, la différence, les migrations. L’histoire du théâtre au XXème siècle: l’écriture au plateau et les changements à vue (Tadeusz Kantor, Ariane Mnouchkine, Peter Brook)

Histoire Géographie
La seconde guerre mondiale, la montée des totalitarismes, les successives partitions de la Pologne au cours du XXème siècle, les migrations en tant de guerre et en temps de paix

Langues slaves
La traduction, Russe et Polonais : des langues soeurs

Mathématiques
Calcul des migrations des personnages, des coordonnées GPS successives

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En savoir plus, suivre la tournée
Site la compagnie ici
Les classes d’avignon de tadeusz kantor : 1990 à 2015 ici
A découvrir à partir de la troisième, avec possibilité d'intervention de la compagnie en classe. Dossier pédagogique de la Cie à disposition ici

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© Crédits photos Ania Winkler

NOTRE CLASSE
de Tadeusz SLOBODZIANEK
Traduit du polonais par Cécile BOCIANOWSKI / Les Editions de l’Amandier 2012
Mise en scène  Justine Wojtyniak
Musique Stefano Fogher
Regard chorégraphique Sylvie Tiratay
Lumière  Hervé Gajean
Plasticienne textile  Manon Gignoux
Costumes &Scénographies  Justine Wojtyniak
Administration/Production  Frédérique Keddari
Communication/Diffusion  Marie-Françoise George

Dora Myriam Jarmache
Zocha  Fanny Azema
Rachel puis Marianna  Julie Gozlan
Jacob Katz  Serge Baudry
Rysiek  Tristan Le Doze
Menahem  Zohar Wexler
Zygmunt Georges Le Moal
Heniek  Gerry Quevreux
Vladek  Claude Attia
Abraham  Stefano Fogher

Production  Cie Retour d’Ulysse et Cie Planches de Salut
Ce texte a reçu l’Aide à la création d’ARTCENA–Centre National du Théâtre. Avec le soutien d’Arcadi Île-de-France. Avec l’aide de la Spedidam, droit des artistes interprètes, de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de la Fondation du Judaïsme Français, de la Ville de Paris. Projet bénéficiant du Fonds d’Insertion pour Jeunes Comédiens de l’ESAD – PSPBB. Avec soutien de la Maison d’Europe et d’Orient, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, le CUBE Studio-Théâtre d’Hérisson, Studio Virecourt
Mécènes Alain ZIEGLER RAND frères, Adi ADIRI Yarden, Marc-Henri AUFFEVE,Marianne COLLIN et nos financeurs participatifs

Théâtre de Suresnes, Jean Vilar Les 12, 13, 14 et 15 mars 2019 à 21h
16, place Stalingrad, 92150 Suresnes
Départ de la navette à 20h15 avenue Hoche (entre la rue de Tilsitt et la place Charles de Gaulle-Étoile), du côté des numéros pairs à proximité de l’arrêt du bus 341. Retour 15 minutes après la représentation.

Réservations ici

Vue en 2018 au Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie, Paris 12e.

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